Comme j’ai eu mon saoul de bagel au saumon et scallion, j’ai eu mon saoul de cynisme urbain. La saturation s’est faite un soir de mars 2015, quand mon ami stéphanois, passé croquer dans la grande pomme, s’en est allé au gré des vents d’Air Canada. Nous avions, sans interruption pendant une longue semaine, cassé du sucre sur le dos de nos amis, voisins et concitoyens, provoqué le badin en quête de silence, le jeune esthète en pamoison, le conservateur raidi par trop de cointreau. Nous avions démonté les rêves superfétatoires des humanistes de tout poil, fait du cynisme une profession de foi. Après avoir salement bousculé un SDF en vociférant qu’il était le père de mon ami, je compris que je confondais mépris des conventions sociales et mépris des hommes. Qu’à une barrette de shit près, j’allais taper sur des grand-mères. La morosité capitaliste ambiante avait eu raison de moi. Je n’avais plus de boussole interne.

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Je décidai de me retirer du jeu social, de renouer avec la nature, les éléments, leur vérité brute et définitive. Montauk s’imposa comme l’échappatoire idéal : « petit havre de paix peuplé de baleines enchanteresses », brodait un site de voyage minimaliste. Je me souvins alors des paysages dépouillés du film The Eternal Sunshine of the Spotless Mind tourné à Montauk, des plages lunaires sur lesquelles badinaient un Jim Carrey blafard et une Kate Winslet rouquine bouboule, un peu maboule. Je m’autorisai alors, sans plus tergiverser, le rêve puéril mais salvateur d’un soleil de minuit avec Jim.

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Seulement voilà, tout voyage en ces temps de création d’entreprise se fait avec l’équipe de la dite entreprise (à savoir Aly, photographe atteinte de trichotillomanie). L’image de Jim et moi nus fouettés par l’écume s’éloignait peu à peu dans la fine brume du quai d’Atlantik Avenue, vapeur onirique devenue chimérique, alors qu’Aly avalait des chips polonaises soufflées au manioc en tenue de combat (appareil photo XXL, Chapka ostentatoire, bottes de pêcheur Grand Nord).

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Arrivées au Manoir de Montauk, supposément lieu de retraite du groupe The Doors (j’écris supposément parce qu’un des voituriers du Manoir nous lâcha, désabusé, le dimanche soir, qu’il s’agissait là d’un fallacieux argument marketing et que jamais les Doors n’avait foutu les pieds dans cette reconstitution approximative de vieille bâtisse irlandaise), nous nous précipitâmes dans l’antre rassurant du jacuzzi. Les doigts de pied transformés en saucisses trop cuites, après avoir commandé en serviettes XS au groom deux Giant burgers et le DVD de The Hangover, nous errâmes dans les couloirs du Manoir (voyez vers quel maniérisme me mène l’emploi du passé simple). Au quatrième étage, un jeune mexicain (portoricain ? guatémaltèque ?) nous interpella un peu fort : connaissez-vous le monstre de Montauk ?

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A cette question Aly répondit qu’elle avait vu passer sur internet la vidéo d’un animal étrange échoué sur les plages de Montauk. Je ne pensais qu’à mon Giant burger refroidissant sur mon poitrail débraillé, dont la destinée héroïque dans mon estomac se trouvait menacée par les histoires de cadavre de phoque du guatémaltèque psycho killer. Aly faisait apparemment une autre analyse de la situation.

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Les détails de la mission furent fixés sans mon concert. Nous avions rendez-vous à minuit devant l’hôtel pour une expédition nocturne près du phare de Montauk. Rodrigo passa nous chercher dans une improbable voiture jaune moutarde, chargée de matériel de pêche. Son acolyte, un germain prostré à la houppette revêche, nous salua à peine. La route était sombre. Comme mon cœur qui pleurait l’absence de romance au bout de cette presque-île en forme de chromosome. Aly me regardait en suçant le bulbe de ses cheveux, les yeux écarquillés, visiblement passionnée. Je sentais le feu de l’aventure s’emparer d’elle. Je plaisantais sur le sérieux de notre entreprise.

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Arrivée au phare, je cessai mes sarcasmes. Le paysage, glacé dans une lumière phosphorescente, brillant sur la surface métallique de la nuit, me fit penser à un tableau de Dali. L’étrangeté du lieu se faisait étouffante. Le phare, anormalement lisse, triomphant au sommet de la butte, semblait en 3D. Les arbres, les talus, la pelouse s’unissaient dans une même matière ouateuse vert sombre, rampante. Le silence de la mer d’huile pesait lourd.

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L’ami de Rodriguo fit savoir dans un anglais saccadé qu’il avait les clés du phare. Sa voix résonna. Aly se réjouit et emboita son pas. La délégation emprunta le sentier. J’étais désormais exaltée par la curiosité, par le désir de savoir ce qui était dans le phare. En même temps, le sentiment de peur s’installait comme un voleur, sournoisement. J’avais l’impression d’être à des années lumières de New York, des Etats-Unis, du monde diurne qui tabasse sa bruyante réalité sur le sommet des immeubles. Je me fis la réflexion que le voyage n’était pas la découverte d’endroits mais bien la découverte d’histoires. Et j’étais sur le point de connaitre celle du monstre de Montauk.

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La vieille clé ouvrit la vieille porte en bois qui donnait sur un vieux couloir en pierre. Une odeur de cave humide nous parvint. Cette sortie en pleine nuit prenait des allures d’aventures fantasmées, de rêves enfantins du genre L’histoire sans fin. Aly se mit à glousser au moment d’emprunter l’escalier en colimaçon. Rodrigo lui dit de se taire. Il tenait fébrilement une petite lampe torche et ouvrait la voie. J’avais envie, pour la première fois, de demander ce que nous allions voir, si le monstre était captif en haut du phare, ou s’il s’agissait d’une simple visite touristique. Mais il était trop tard pour accorder du crédit à nos guides, je les avais trop raillés dans la voiture. Ma punition était de rester dans l’ignorance, jusqu’au moment fatidique.

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Les marches étaient de plus en plus petites et le diamètre de l’escalier de plus en plus étroit. La lumière, tenue par Rodriguo à l’avant, ne m’éclairait plus que par réverbération sur le mur. Je fixai les pieds de l’allemand devant moi, dont j’aimais soudainement l’ombre rassurante. Je me forçai à ne pas penser au vide que je laissai derrière mes pas. Le temps de la montée me sembla une éternité. J’avais froid. Par moment, j’oubliai même où j’étais. J’aurais voulu chanter pour crever l’angoisse ambiante, mais je n’osai pas. Aly avait disparu de ma vue depuis longtemps. Restaient les pieds de l’allemand, ses grand pieds emballés dans des basquets Adidas ringardes, qui faisaient un deux, un deux, et battaient la mesure.

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Quand j’entendis Aly crier, mon corps se raidit. Décidée à sortir mon épée pour la sauver, j’accélérai et poussai le gros allemand devant moi. Mon irruption au sommet du phare fut fracassante, je roulai et me cognai sur un obstacle. Il me fallut quelques secondes pour situer mes comparses dans l’obscurité : Aly était debout, les mains sur la bouche, Rodrigo avait pris place sur une chaise, l’Allemand se tenait au mur et reprenait sa respiration. Je sursautai à la vue d’une autre silhouette recroquevillée près d’une guitare.

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« N’ai pas peur » dit la voix d’homme, en français.  « Je n’ai pas l’habitude de manger les femmes ».

« Qui êtes-vous ? », criai-je, immédiatement.

« C’est moi, Francis Cabrel » dit l’homme.

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Dans la pénombre, je distinguai peu à peu ses traits, qui ressemblaient étrangement à ceux du chanteur originaire du sud-ouest de la France. En plus abimés. Ses cheveux étaient entièrement blancs. Il se mit à jouer Petite Marie à la guitare. Aly s’assit et écouta, calmement. Rodrigo souriait.

A la fin de Petite Marie, Aly demanda :

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« C’est bien vous Francis ?

« Oui », dit Francis Cabrel.

« Mais où étiez-vous passé pendant toutes ces années ? »

« J’ai cherché des lieux de retraite, en Asie, en Amérique Latine. Mais le plus merveilleux havre de paix que j’ai trouvé c’est ce phare, le phare des marins de Montauk qui ouvrait le chemin aux immigrés. La nuit, je chante aux fantômes et aux baleines échouées mes meilleurs tubes, et jamais ils ne se moquent de mon accent ».

« Vous leur chantez Elle regarde pousser les fleurs » ? s’enquit Aly, émue

« Oui ».

« Francis, vous pouvez me chanter Je l’aime à mourir que je pleure ? ».

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Je stoppai net cette effusion malsaine de nostalgie.

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« Mais alors, le monstre de Montauk, c’est vous Francis Cabrel ? » demandais-je, inquiète.

« Vous savez, le monstre de Montauk est un peu en chacun d’entre nous ».

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A Thierry K., notre père castor du voyage

http://www.youtube.com/watch?v=ropMqvKswn4