Je n’aurai pas qu’un seul verre à lever pour fêter tous mes carnages et boire la liqueur de mes rancœurs, ni qu’une seule couchette pour violer sourdement mes vies ratées.

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Je ne transpirerai pas toujours dans le même habit de travailleur à la mine noircie par le café amer d’une cuisine blême. Je ne descendrai pas les mêmes escaliers, dix fois, cent fois, mille fois, abandonné à l’élan d’une vie tracée, décidée ailleurs dans les strates du déterminisme glauque, une vie de parking de supermarché, encastrée dans la boite de résistance au temps.

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Je ne prendrai pas l’avion selon cette géométrie de trottoir qui glisse à l’allée son retour.

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Je n’épargnerai pas les dollars que le géant carnassier me confie par mesquinerie, avec la parcimonie d’un éleveur de mouches ; je ne lui ferai pas le plaisir d’hypothéquer voyages, aventures et style dépouillé au profit de quelques décennies de siestes et de bricolage. Je lui rendrai bientôt les clés de sa jachère en démarrant la Volvo verte volée à ma mère. Je le remercierai pour tant de précaution à instituer un savoir inutile baigné de mensonges, à distiller les vertus de l’engagement quand l’absurdité triomphe. Je le féliciterai d’avoir si longtemps impunément flirté avec l’ordre tout en détroussant l’anarchie. Je le remercierai de m’avoir appris, malgré lui, le saint dégout pour la norme.

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Je le délivrerai de sa démagogie libidineuse en l’envoyant périr au pays des cueilleurs de sanglots.

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Je ne regarderai pas sur la route les alliés du colosse, les arrêtés du bas-côté, qui confondent désillusion et maturité. S’ils crient de ralentir et de se garer, je dégueulerai sur le pavé les restes de ma cuite menée contre eux, derrière eux, sur eux. Depuis la fenêtre de la Volvo, je leur cracherai les miettes de mon sandwich aux cailloux. Je leur dirai qu’ils sont risibles dans leur costume de clowns potaches, comme jetés du ciel dans l’arène démente du carnassier, ce Jules César à la clémence feinte et à la justice émaciée.

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Je leur cracherai les restes de ma bile, amiante trop fébrile, par le pot d’échappement.

Fouette cochet, la mort m’attend.

Je n’aurai pas qu’un seul verre à lever pour fêter tous mes carnages.

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Et si je peux, chemin faisant, me brûler les épines sur quelques dorsales masculines, en récitant l’ave maria, je le ferai. Et si je peux me saouler dans des officines grises de bord de route en finissant sur les genoux robustes d’un camionneur chanteur de country, je le ferai.

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La croupe en l’air, en guise d’étendard. En saluant au passage, humblement, la mémoire des transgresseurs d’avant, qui se payaient encore le luxe froid de la débauche classieuse. Qui maitrisaient le sens de la relâche avec panache. Ceux dont la fiole d’ivresse avait le goût de l’éphémère et des relents de gloire.

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Et si la diligente fortune me fait faux bond sur un patio de Benos Aires et que je dois pour vivre vendre des journaux populistes écrits à l’encre de ma bave, qu’à cela ne tienne. Et si mon père ne me caresse plus la joue qu’avec la figure déçue du navigateur manchot, je continuerai.

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J’irai pisser sous la fenêtre des franquistes encore au pouvoir, dévisser les statues caduques des égéries d’Asie, goûter le sang des forçats de Colombie.

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Perdre la vie pour quelques grammes d’urine est un plaisir d’esthète magnanime.

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Qu’on me donne de la substance si l’on veut que je brille par la pensée ! Les belles causes ne sont pas enfantées par les cerveaux malades d’une société avariée.

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Qu’on castre les dérailleurs de rêves, qu’on sculpte leurs phallus despotiques en forme de cactus, qu’on les saucissonne à l’arrière de ma Volvo-erectus. Je vais leur apprendre la saveur du voyage. Les emmener mes petits canaris dociles dans des coins reculés, où les pépés savonnent encore les oreilles au blé, où le charbon se biberonne sec et où le pain rassie se mégote. Je vais leur montrer l’azur des contrées où les ambitions se couchent avec l’aube. Nous les exilerons ces pères de vertu au nom du droit à percevoir la versatilité du bien.

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Je n’aurai pas qu’un seul verre à lever pour fêter tous mes carnages.

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Je n’aurai pas qu’un seul tas de pierre pour abriter ma carcasse rompue de mammifère.

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Je n’aurai pas qu’un seul réverbère où reposer mon crâne cabossé.

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Je prendrai tous les vents contraires, itinéraires cerclés de rouge, à cheval sur mes grands mots je ratisserai les cimes des Monts Gol. Je serai autant de voyageurs prompts que de buveurs fous, autant de filles perdues que de guides corrompus, autant de troubles-fête que de joyeux lurons, autant de faux pionniers que de vrais suiveurs.

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Ma sueur aura le gout de la sève des bois. Et mes mains cesseront de vieillir dans du formol.

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Dans ma fuite j’irai souvent me blottir contre la peau câline des poètes morts. J’apprendrai de leur placidité que l’écoute est d’or. Je leur confierai timidement que tout a changé. Et ils me langeront l’esprit.

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Sa-de.