Par Anna Rios-Bordes

a

Alors que les Américains se radicalisent et osent un glaçant pessimisme romantique (Blue Valentine), une sidérante métaphysique transcendantale (The Tree of Life), alors que les danois proposent une plongée viciée dans l’apocalyptique (Melancholia), que les espagnols déconstruisent la narration (La piel que Habito) et que les thaïlandais parfont le lyrisme – de la légende d’une princesse à la peau de serpent prenant un bain orgasmique dans un lagon (Uncle Boonmee) -, le cinéma français, encore et toujours, tourne sa caméra vers le faciès alourdi de nos amis bobos (un peu prolos, un peu rigolos). L’expérimental hexagonal est… végétal.

a

a

C’est bon d’entretenir son patrimoine diront les plus chauvins. Et sus à l’auto-flagellation diront les inquiets du relativisme culturel.

La création, sans être tendue vers l’expérimentation, prend le risque de décliner. Les cinéastes français s’engluent dans un cinéma convenu. Un cinéma où les bobos parlent de bobos, où la classe moyenne trouve dur quand même de travailler, d’être trompé, de chialer dans ses petits mouchoirs, le soir.

a

Ainsi défilent sur nos écrans de mignonnes fables sociales vaguement amusantes (Potiche, Les bien-aimés, La guerre est déclarée...). Ces films, désespérément dans l’air du temps, prônent une joliesse qui endort. Les têtes d’affiche, incestueuses, ont des relents hollywoodiens : les Deneuve mère et fille, Louis Garrel, Luchini, Depardieu, Sagnier... Les acteurs sont beaux. Les décors sont beaux. La plastique est belle.

a

La monotonie thématique n’empêche pas l’exercice de style. Ozon se paye une esthétique flamboyante avec un retour aux années 1970, Honoré renoue avec la comédie musicale et continue de cligner de l’œil du côté des papas de la Nouvelle Vague.

Chez Honoré, ça chante donc, sous la pluie, nonchalamment, pour passer le temps. Les réalisateurs de La guerre est déclarée chantent aussi, dans la voiture vers l’hôpital.

a

Aucun de ces films n’a le cran de revendiquer et donc d’assumer sa mignardise, comme le faisait si intelligemment Amélie Poulain. Ils se cachent derrière un principe de légèreté teinté de philosophie : la vie est un jeu, une chansonnette. Et cette distanciation ironique passe pour héroïque. Dans La guerre est déclarée, le ton, volontairement léger, contraste avec la gravité du sujet. Et la critique française a adoré pour cette raison. Rire de ses problèmes, quel génie ! Le courage qu’ont eu ces deux clowns tristes !

a

L’hystérie autour de la caméra boboïsée a atteint son apogée avec la sortie de La guerre est déclarée en septembre. Libération a consacré sa couverture au couple Donzelli/Elkaïm. Le Monde, Les Inrocks, Elle, tous ont suivi. Et si c’était parce que les bobos aimaient regarder les bobos parler des bobos ?

a

L’application du couple Donzelli/Elkaïm à faire voir à quel point ils ont su être exceptionnels dans leur quotidien nous a semblé narcissique. Leur autobiographisme sentait l’auto-satisfaction. Là est tout le problème du cinéma français qui se regarde le nombril.

a

Le nom des gens, le film de Michel Leclerc avec Jacques Gamblin et Sarah Forestier, est à cet égard assez rafraîchissant. Pas d’ambigüité ramenarde : ici la comédie traite simplement d’un sujet… drôle. Une fille, banlieusarde (affublée de Doc Marteens un peu crades et de t-shirts courts années 1990 - hors bon goût ambiant) couche avec des hommes de droite pour les convertir à la gauche. Même s’il se situe dans la même veine complaisante du film qui facilite l’identification, Le nom des gens a le mérite d’avoir fait beaucoup d’entrées sans expressément convoquer l’éminence bobo.

a

Nous voulons des films français qui osent l’étrange au risque de l’impopularité. Ne laissons pas à Gaspard Noé le soin d’être le – mauvais - représentant de l’expérimental français à l’étranger (Irréversible, Into the Void). Si les distributeurs suivent, le coin « Cinéma Français » des dvdthèques Outre-Atlantique cessera de prendre la poussière.