Par Anna Rios-Bordes

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Le dernier film d'Almodovar - La piel que habito - diffère des précédents. Dire qu'il rompt avec la tradition almodovarienne serait excessif. Les problématiques qui obsèdent le cinéaste espagnol depuis 20 ans y sont traitées : identité sexuelle, trahison, enfermement, vengeance, amoralisme. Et le ton employé dans la manœuvre de ces vastes chantiers thématiques est également celui qui a rendu le réalisateur de Femmes au bord de la crise de nerf célèbre : le grotesque déshabille le drame. Mais Almodovar s'essaye cette année à une nouvelle grammaire du son et de l'image. Et cet exercice de style confine à l'épure.

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Les dialogues de La piel que habito sont épars ; le spectateur est privé des brouhahas et désordres sonores habituels. Les décors sont cliniques, aussi froids que le sol du chirurgien Robert Ledgard (Antonio Banderas) qui opère illégalement dans son lieu de vie.

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Le folklore espagnol a été mis au placard. Les seuls plans qui sentent bon l'Espagne populaire sont ceux des flash-backs sur la vie de Vera (Elena Anaya), héroïne séquestrée, et ceux du drame de la fille du séquestrateur. La séquence du mariage, par exemple, a la fibre voluptueuse de l'Almodovar traditionnel, mais est en réalité un leurre d'ambiance puisque mise à distance par le flash-back. La chanteuse à ce mariage ne nous émeut pas comme Penelope Cruz avec son chant proche de l'hymne à la vie dans Volver. La scène est trop courte et la raideur d'Antonio Banderas l'emporte sur les vibratos émus de la chanteuse de flamenco.

a La mère de Robert Ledgard - incarnée par la flamboyante Marisa Paredes  - porte aussi la marque des personnages haut en couleur de la pléiade almodovarienne. Mais si elle en a le potentiel expressif, Paredes est volontairement bridée dans son jeu de l'hystérie féminine.

a Almodovar - et c'est presque un oxymore – expérience ici le minimalisme.

a Le minimalisme photographique de La piel que habito contraste avec la vie de luxe que mènent les protagonistes. L'opulence du château du chirurgien n'est pas rendue centrale esthétiquement - ou alors seulement pour souligner la dynamique linéaire de la vengeance de Ledgard. Des images au château, l'œil du spectateur retient le vide de la chambre de la captive. Un vide entretenu par des murs blancs qu'elle recouvre peu a peu de traits-témoins des jours qui passent, et par son propre corps uniquement recouvert d'une combinaison couleur chair.

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Au-delà de la symbolique de renaissance sexuelle que sert l'épure visuelle, Almodovar se restreint graphiquement afin de charger son scenario. La surenchère dramatique a rarement atteint de tels extrêmes au cinéma. Dans un même film, un homme perd sa femme qui se suicide après avoir été carbonisée dans un accident de voiture, perd sa fille qui devient folle et croit que son père l'a violée, tue son frère, a une relation sexuelle avec le prétendu violeur de sa fille, qu'il transforme en sosie de sa femme… Bref, sur papier de quoi briguer un César, mais dans la catégorie Comédie loufoque. Et pourtant ça marche. La piel que habito, version moderne et déjantée de Frankenstein, renoue avec la terreur glaciale du film d'horreur suggestif (Les yeux sans visage de Franju, Psychose d'Hitchcock).

a Ainsi en même temps qu'il amadoue notre oeil grâce à un ronron optique réconfortant, Almodovar nous tord tranquillement le ventre. Le visionnage du film est effroyable. Le réalisateur devient, à l'image de son personnage, un manipulateur.

a La schizophrénie d'Almodovar dans l'hommage à son propre cinéma a soufflé ses fidèles: "Du Almodovar tout craché" entendait-on au sortir du film, en même temps que la surprise jaillissait sur le visage d'autres fans consternés "Rien à voir avec d'habitude". A croire que changer de peau ne suffit pas à changer le regard des autres.

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