Sur mon quartier, un voile diaphane bleu-vert a toujours flotté, personne n’y a jamais vu le ciel déchaîné. Les ponts s'accordent à être plus courts et les bus passent plus souvent. Dans mon quartier, les petits vieux ne discutent pas longtemps sous les lampadaires. Personne ne vit dehors, l'appartement doit être gardé. La musique suit les passants avenue de Saxe, il paraît que cela fait acheter. « Oh mais non, ça fait surtout rêver les bambins au moment de Noël et c'est pour ça qu'ils le font ». Oui madame la voisine, tu as tout à fait raison madame la voisine, mais rentre vite croquer tes croquettes, il est déjà six heures. a

Mon quartier est quadrillé par des rues perpendiculaires qui rappellent les couloirs d'une prison. On les emprunte souvent les dédales des avenues, d’un pas nonchalant et aristocratique. La voiture, au garage, attend d'être rodée. Et, tenez-vous bien, les portes d'entrée datent du XVIème. En levant un peu les yeux, on se laisse aveugler par les lampions de décembre qui relient des sapins blancs massifs et bien taillés. Une guirlande de lumière sillonne l’arrondissement. « C'est vraiment bien ce qu'ils ont fait cette année, c'est du beau travail, c'est pas ailleurs qu'ils auraient pu le faire, les gamins y saccagent tout ». Oui madame la boulangère, tu es perspicace madame la boulangère, rentre vite chauffer tes grosses miches près du four, il est bientôt sept heures.

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Le chocolat coule dans les bouches, les rues sont vides, les salles de théâtre pleines à craquer. Le vin est choisi minutieusement, le champagne accompagne. Les chiens tirent la gueule, on les délaisse. Ah, qu'il est vivant le sixième arrondissement, c’est fou comme l’argent fait le lien social. Et pourtant il y a une forte odeur de mort. Les bourgeois vieillissent dans des duplex non aérés et se relaient dans une course chorégraphiée, en prenant bien soin de se passer les clefs.

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Ils s'emploient à détester la vie, ou mieux, à la dévisser. Ils sont les tonitruants analystes du monde, les incompris, les mystiques à la chaussure vernie. Je les connais bien, je me caresse à leur conscience depuis l'enfance, envoûtée, écoeurée. Ils sont les Paul, Guillaume, Arthur, Thomas de mon jeune âge, les amours du lycée, les fils à papa qui fumaient leur joint le matin. Ils s'emploient désormais à contourner le monde, n'en contemplant que les reflets: ils aiment l'image du Che, pas ses idées, la peau des filles sans l'éplucher, le goût du risque sans le payer, la Politique, pas les scrutins. Ils ont la démarche légère et le pied ballant, le bonnet troué sur des cheveux en bataille, la larme à l'œil et le verre à la main. Ils sont les nostalgiques précoces, les amoureux de Nietzsche qui donnent la nausée.

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Je les singe parfois, sur le tabouret au comptoir. Certains me regardent, ils aimeraient s'encanailler ce soir, partir avec la lettrée au bras et cracher sur les castes. Mais ils sont un peu vieux pour ça maintenant, et je perçois dans leurs yeux féroces, un dédain de prince dompté. Ils cherchent la bourgeoise, ils la reniflent dans chaque alcôve, sous chaque lustre, à chaque table. Les petites Chloé, Cécile, Marie, Prune de mon jeune âge, les discrètes rancunières du lycée. Elles ont des mini sacs en cuir qui s'accrochent à leur poignet, elles semblent vouloir s'en débarrasser. Leurs pulls déformés laissent s’échapper une épaule, une peau de bébé, quelques grains de beauté.

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Des cheveux longs de sauvageonnes, des petites fesses bombées dans un jean stylé, des mocassins en cuir, une veste au bras. Elles fument une cigarette, l'écrasent à moitié, ont des poses de petites filles décalées. Je les comprends tellement mes chéris du Lycée, elles sont si langoureuses leurs bourgeoises des cafés, elles sentent les draps propres et le thé du dimanche. Elles sont discrètes comme des chattes et jamais ne dérangent, garantes de l'équilibre du monde des bien nés. Elles parlent doucement aussi, dans un langage soigné, tempèrent les excès de leurs adorés, se plient à leurs folies, rient de leurs facéties, les couchent après l'orgie. Mères apaisantes qui les fascinent, elles sont objet de désir et de crainte.

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Et je les vois se tourner autour, tous, dans une valse d'aveugles bien rythmée, sous le commandement de parents avisés. Les moins fortunés accordent des dérapages et le gouvernail est plus lâche. Allez mon fils, amuse-toi, énerve-toi, drogue-toi, prends un appart, fume, bois, sors, vis, crache, mords, mais n'oublie pas le seul devoir de notre rang : celui de bien se marier. Les plus riches vissent dès le début et tiennent bon ensuite. Des fêtes orgiaques emballées de belles tenues. Des mensonges élégants doux comme de la soie.

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Marie-Chantale, je crois bien que ça baise dans votre galerie près de la fontaine en bronze ? Si si vers le patio, allez voir, c’est croquignolet. Plaît-il ? Mais comment non ma chère, vous divaguez, c’est un rallye pas une foire au cochon... Qui n’a pas été servi en Dom Perignon ? a