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Fraîchement diplômée de la London School of Economics, j’abordais Paris avec le sourire narquois des connaisseurs du monde, je me faufilais entre ses pavés comme une lady nonchalante. L’Ecole Supérieure de Commerce de Paris m’attendait, ses portes allaient s’écarter pour me laisser passer. La besace revancharde apposée sur une épaule gaillarde, The Guardian dépassant ostensiblement de la poche de mon cuir, je présentai mes qualités à la personne en charge de l’accueil. L’équipe de votre Mastère est déjà dans l’amphithéâtre Faure, bâtiment 2 rez-de-chaussée, la présentation a commencé ma chère demoiselle. Le mariage de la longue jupe en laine verte et du ton péremptoire dénonçant mon retard, me plongea dans l’ambiance toute française de l’administration universitaire.

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Le soir je rentrai dans mon appartement semi-bourgeois Palais-Royal, raconter les singeries des ingénieurs en tout genre à ma colocataire diplomate. Un plaisir que nous ne savions nous refuser : disséquer les bêtises humaines à la lumière d’un Château Margot millésimé.

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Le quatrième jour de cours, aux abords de la finance d’entreprise, il s’est assis à mes côtés. Je trafiquais quelque chose dans mon sac, il s’est excusé de devoir me déranger, je me suis levée prestement, comme le font les filles sûres de leur tenue. Il a frôlé mon chemisier.

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J’avais jeté mon dévolu sur Claire, une toulousaine pétillante assez maniérée qui donnait l’impression de surplomber le monde. Elle faisait battre ses talons Marc Jacobs près des distributeurs à café en pérorant sur les parisiennes pures souches. Elle avait toujours une anecdote amusante à glisser, une situation rocambolesque à se remémorer. Elle donnait l’impression d’avoir eu trois vies, d’avoir choisi de s’installer dans la plus aisée, de profiter allègrement des avantages qu’offrait celle-ci, tout en regrettant les aventures nomades des deux autres. Elle me ressemblait, hybride et têtue.

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Claire avait scruté le jeune homme de son œil d’experte, dévissé son âme ; elle le déclara imbaisable. Je lui glissais un papier sur lequel je détaillais les brèches à colmater : un pantalon vermoulu évasé en bas, un t-shirt moulant façon Bollywood, une montre exagérément grosse sertie de strass jaunis, ambiance Kusturica. Claire, pourvue d’une exquise duplicité, me sourit malignement, se pencha un peu et fit un signe amical au gitan assis à ma droite. Je trouvais l’idée d’amadouer la bête pour qu’elle devienne notre cirque personnel absolument délectable. Je saluai également, miss France en mission caritative.

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Un mois après ce que les étudiants constipés appellent furieusement la rentrée des classes, nous l’invitions à faire un travail de groupe chez moi. J’avais sorti le service en porcelaine de ma grand-mère, pour que Claire ait le plaisir de le voir s’y cogner les pattes. Il s'était pointé en retard, étriqué dans des vêtements trop petits, des gâteaux secs en guise d'excuse. Claire l'avait installé précautionneusement dans le fauteuil Empire de mes parents, pour que les contrastes opèrent jusque dans le décor. L'exercice sur les produits dérivés n'étant qu'un prétexte, nous l'évincions rapidement de notre feuille de route pour prier notre invité de livrer ses secrets. Étrangement éloquent, il nous expliqua le choix de ses études. Dans un réflexe familier de cadrage généalogique, Claire lui demanda qui étaient ses parents. Il n'en avait pas. Il avait passé son enfance entre différentes familles d'accueil à Caen. Il avait consommé sa majorité à Lille dans un foyer pour étudiants fauchés. Il vivait désormais à Paris, et ce depuis trois ans.

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Répliquant la machination de Laclos dans une version synthétique et féminine, nous décidâmes que l'une d'entre nous devait le séduire. Claire m'expliqua, au moyen de quelques battements de cils, que son histoire avec Antoine, président du groupe Voile de Dauphine, risquait de perturber l'expérimentation. Je rétorquai à l'aide de mon arcade sourcilière que c'était un peu trop facile. Elle m’accorda une main mise sur sa garde robe pendant deux mois. L'œil humide, scellant le pacte, je resservis du thé au petit Gonzales.

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Lorsqu’il s’était penché vers moi pour récupérer son casque de mobylette, une odeur forte de transpiration m'était parvenue. Elle m'avait curieusement étourdie la première seconde. Mon cerveau, devancé par une humeur nasale de seconde classe, avait repris les commandes : la deuxième bouffée fut dénoncée comme écœurante.

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Nous étions convenu de nous voir en tête à tête le week-end suivant. Je l’invitais à Deauville, dans la maison familiale. Le frère de ma mère m’offrait, contre un tri soigneux des livres qui s’amassaient dans les malles du grenier, le loisir d’inviter tous les cobayes de la terre au manoir de Volvan. Pour mon invité, un tel dépaysement aurait l’effet d’un séjour en Irlande. Le lac qui borde le jardin rend mélancolique les oiseaux.

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Le lundi matin, comme prévu, j’écrivis une lettre à Claire.

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Lorsqu’il me prit la main près du saule pleureur, je me déshabillai lentement, sans quitter des yeux son regard peureux. J’étais résolue à faire trembler son impuissance jusque sur les collines de Marouac. Absolument nue, je laissais mûrir l’insolence. Les hommes adorent croire à la punition de l’irrévérence.

Je trouvais sa pudeur charmante, bien qu’un peu précoce. Je laissais une main filer sur mon corps en dansant légèrement, soignant la révérence précipitée du dernier acte. Il s’éloigna pour me regarder. Je laissais faire, victime consentante d’une perversité pleine d’excuse, confortée dans ma domination.

Soudain, il se rapprocha. Attrapant une de mes jambes avec force, il me tira par terre jusqu’au lac. Les herbes du sol me griffèrent le dos. J’essayais de me débattre, ahurie. Il plongea ma tête dans l’eau, puis me tira à la surface, violemment. Je toussai. Il se déshabilla. Ma peau laiteuse recouvrait le sol vert sombre, forme fantomatique d’un poème de Brontë. Il se glissa brusquement sur moi, me mordit les lèvres et écarta mes jambes en poussant mon pied avec les bottes qu’il avait gardé. Sa bouche sentait la cigarette froide.

Il me tira les cheveux sur le coté et mon visage respira le sol humide de la nuit.

Que les assaillants s'exécutent, que les pendules sonnent le gong, que le fil se tende et le feu se répande, le château est vaporeux maintenant. Dans les sphères érotiques, il se dresse lointain, et rien ne peut l'atteindre. Un rideau parme est tiré et son voile ondulé suggère les formes de l'émoi. Je n'ai plus d'âge, plus de blason, plus l'axe des contraintes comme colonne vertébrale.

Je le cherche en me réveillant ce matin, appliquée. Je l'ai un peu perdu en buvant mon café, seule sur le balcon. Les images de la rue se pressent, elles éjectent ses mèches brunes. Les courbes de son dos, évaporés.

Monstre hideux des bas fonds, joueur de cithare aux doigts cendrés, pauvre erre sans dignité, appendice du monde, sans bibliothèque, sans hypothèque, sans camaraderie mondaine, sans salon de thé, masturbateur de guitare sèche, Germinal sans histoire, joueur de tambour mal savonné, tu as rempli mon être. Je suis ta soumise, ton objet déféré. Aucune sentence ne m’éloignera de cette mission. Je suis ta chose magnétique, ton opus dei satanique, ton corps rompu, ta chatte miauleuse, ta fidèle indigne.