Par Sa-de

Pourquoi je ne suis pas en âge de laver des couches bio et pourquoi je ne suis pas en âge de m’émerveiller devant La guerre est déclarée.

Les pavés de cette ville sentent l’œuf. A croire que les poules défèquent en bande, la nuit, place Satonay. Elles en seraient capables, les garces, tant elles sont fières d’être des punkettes à crête. Le ciel, courbé vers moi, me fait un gros doigt. Si je perçois la vulgarité du monde, c’est que je suis frappée de plein fouet et en traître par la crise de la trentaine.

J'ai rendez-vous chez le généraliste de ma mère, je sais ce qu'il va me dire : c'est rien ces boutons dans la bouche ma puce, c'est psychosomatique. Tu n'as pas développé de maladie sexuellement transmissible en buvant le Danao de ton neveu. Tiens, mets ton tube de Pansoral dans ta poche. Il a raison le Michel aux longues oreilles qui tutoie anormalement tout le monde, je n'ai pas l'apanage des MST. En plus, pour ça, il faut baiser. L'hypocondrie, ça m'est tombé dessus d'un coup. Comme ça, comme mon coup de foudre pour le sac banane. Le jour où j'ai réalisé que j’étais pas éternelle, que cette vieille pute de mort allait me sucrer mes cellules de jeunesse lentement, une à une, je me suis sentie pleine de maladies-concepts : la maladie-reunion-avec-la-belle-famille, la maladie-post-adultère, la maladie-semaine-en-plein-air, la maladie-boy-george (vous voulez pas savoir).

Tenace l'hypocondrie. Mère nourricière de mes insomnies, elle se fait bousculer par une autre locataire de caractère : la flemme. La flemme est géniale de désinvolture, elle coûte un fric fou mais ne ramène pas un sou. Flemme de trier le linge (j'ai commencé à jeter mes culottes sales courant 2009), flemme d’écrire des articles ampoulés sur l’actualité des mouches, flemme d'envoyer les cartes timbrés de Noël en mars, de m'actualiser au Pôle Emploi, de me rajuster l’épilation maillot expédiée par l’émigrée chinoise traumatisée par le productivisme.

Pourquoi je suis pas en âge de procréer ? Parce que quand je pense aux nourrissons je me gratte anormalement l'aine. Parce que j'aime traîner sous la couette en regardant New Girl, me dire que j'abuse et balancer l’épisode 12 en crachotant des miettes de Chamonix (dites-moi que je suis pas la seule à fricoter avec cet ancêtre du boudoir). Parce que, secrètement, j'aimerais que ma mère me talque encore le cul, disons une fois par semaine.

Pourquoi je suis pas en âge de partir un an à Buenos Aires vivre une formidable aventure humaine ? Parce que je suis blasée, bien sur. Parce que l’idée de l'aventure humaine est décédée sur mes toilettes du 66 Edward Road à Notting Hill en juin 2008. Je venais de restituer mon pudding après m’être entendu dire par le sosie de Thierry Beccaro qu'il ne pouvait pas honorer ma vulve parce que j'avais trop de sentiments pour lui. Ce soir-la, la caméra qui filmait l’héroïsme de ma vie s'est taillée.

Vous voyez de quoi je parle? La caméra qu'on croit qui nous suit quand on avance nonchalamment sous le soleil écrasant d'une ville industrielle avec nos Docs et nos lunettes butte-gueule, la caméra qui balance aussi une bande-son glossy genre Feist feat. Metronomy. La caméra qui fait qu'on ose défier l’assommante réalité et se prendre pour Jane Fonda sur un vélo sans frein. Bah cette camera, elle n'existe pas. C'est vrai, mes p'tites dames, c'est le fruit de notre cerveau. Notre vie n'a d’héroïque que notre imagination.

Bref, je l'ai fait trois fois de partir à l’étranger jouer la baroudeuse spéciale, j'attends encore ma médaille. Je compléterais bien l'assertion de cette vieille branche de Montesquieu: “Tout m’intéresse... et tout m'emmerde”.

Mon ami TK - père fouettard générationnel de l'encanaillement tardif - est venu me voir à New York le mois dernier. Même lui s'est résolu à constater : « On est entre deux âges, c'est moche ». Il le disait à chaque coin de rue, à chaque hipster venu se prélasser à la terrasse de Five Leaves – j'ai désormais un mal fou à obtenir une table chez Five Leaves : ils pensent que je fais partie d'une secte. Même quand j'arbore mes boots Nevermind couleur ficelle, c'est pas gagné.

J'ai bien vu, pendant son passage, que les cheveux de T.K ne savaient plus trop s'ils devaient s'accrocher, ou tomber d'une traite pour en finir. Que sa ride au coin de la bouche connaissait la lassitude des plaisirs forcés. Quand il a parlé de fabriquer ses propres légumes et d'acheter un camion, il a sacrifié sur l’autel de l'encanaillement son leadership. J'ai su que les samedis soirs auraient un autre goût.

Cette année, je me suis découverte une allergie au lait et aux matières synthétiques, des vaisseaux pétés sur la cuisse gauche (pas de panique je mets de coté pour les retirer au laser), un cheveu blanc hirsute (fallait qu'il fasse le malin). J'ai fait une mammographie. J'ai caressé l’idée de me faire blanchir les dents.

Désormais, je m’assieds dans le bus dans le sens de la marche, ainsi que dans le train dont je découvre, la semaine, la douceur des sièges en première classe. Je suis sans cesse invitée à des dîners. Je refuse d'y aller. On me laisse contempler ma solitude, j'accepte, et je fais la fête assise autour d'une table vaguement design.

Je ne sais toujours pas trop pourquoi, mais je me suis acheté un Mac Book Pro 15 pouces chez Boulanger payable en dix fois à taux zéro, ainsi qu'un pot de crème Nuxe premières rides. Ma coloc dit qu'elle resserre les pores en même temps qu'elle hydrate.

A la limite tout cela serait supportable, si l'on se s'attaquait pas à nos symboles. La jeunesse est une projection. Et cette projection a un nom : Louis Garrel.

Louis Garrel, du temps où j’étais branchée, c’était la douce folie, la perversion gracile, l'intelligence du double langage, l’adrénaline sous contrat. Il soulevait les jupes en un clignement d’œil. Il embrassait voluptueusement Clotilde Hesme. C’était simple, ça nous suffisait.

Il parait que Louis Garrel serait devenu moche ! Une jeune naïade genre tout-vu-tout-vécu-dents-impeccables l'affirmait hier en tûtant son vino rosso, sans réaliser qu'elle piétinait mon emblème.

« Garrel est gros et fou », scandait-elle. « Je l'ai vu longer des murs dans la rue comme un fantôme. Il touchait à tout ».

Oui Pimprenelle, Garrel touche à tout, parfaitement, c'est même sa raison d’être ! Mais merde les croqueurs de Kiri, pas touche à Garrel !! Alors je pars trois ans aux US et Louis Garrel devient has been ?! Il se fait pousser au placard par les Jeremi Elkaim, les Xavier Dolan, les fumeurs de clips éthérés, les tatoués qui dansent plus, qui disent MDA trop cool, Memoryhouse trop cool, Wad Magazine trop cool, American Apparel trop cool.

Non. Garrel c'est mon pygmalion de transgression, mon poinçonneur de rêves. Résiste Garrel, résiste, parce que dans tes bouclettes folles, subsiste la jeunesse de ceux qui la perdent.