Par Philippe Coussin-Grudzinski

Avec les beaux jours, les garçons abandonnent leurs doudounes, leurs parkas, leurs cabans, quoique certains fassent de la résistance, parce que porter un manteau en mouton retourné ouvert sur un marcel leur permet de se prendre pour Snoop Dog. De leur côté, les filles abandonnent progressivement leurs bottes en cuir puissantes, ambitieuses, dominatrices, quoique certaines aiment les porter l’été, par +40, justement pour signifier aux hommes leur pouvoir, leur ambition, leur domination, mais globalement, elles adoptent toutes, sans exception, la chaussure la plus consensuelle du printemps : la ballerine.

Or il se trouve que je n’aime pas ce qui est consensuel. j’ai donc décidé que cette semaine, j’allais me faire la ballerine.

Pourquoi me taper la ballerine ? Parce que la ballerine, ça me fait penser à ces pointes de danseuses de ballets, qui glissent, volent, virevoltent sur la scène de l’Opéra. La ballerine, ça me fait penser à ce bruit délicieux des danseuses ensemble, malgré la musique censée masquer ce qui pour certains est un désagrément, alors que pour moi, c’est l’image même de la danse, la délicatesse et la force à la fois, du bruit, précis, violent, mais tout en grâce, toujours. Alors forcément, quand je vois de la jeune cadre dynamique grossière ou de la banlieusarde vulgaire en ballerine sur la ligne 1, ça me donne envie de pleurer.

Pourquoi de pleurer ? Parce que la chaussure symbole de la grâce, de la poésie, d’une idée un peu désuète de la féminité est devenue la chaussure la moins chic du monde. Symbole d’un consensus de la féminité un peu particulier, consistant en des ballerines, un sac Longchamps, un chignon-crotte et un imper. Tout en noir, marron et beige, sans couleurs, sans fantaisie, sans style. Ce look urbain qui ne l’est pas, ce non-choix, cette adoption de certains codes pour s’intégrer sans les assimiler, sans en faire quelque chose de personnel, sans s’affirmer.

Là encore, tout est politique : une fille en ballerine, ni moche ni jolie, me fera invariablement penser à la dépolitisation de tout, à ces éditos fadasses dans les journaux, à ces chroniqueurs autoproclamés impertinents, à ces chanteurs, ces humoristes qui refusent de dire pour qui ils votent sous prétexte qu’ils ne sont pas qualifiés pour ça, alors qu’ils tremblent de perdre une partie de leur public. Tout ça en une paire de chaussures.

Et puis sérieusement, revenons à la mode : je suis pour que la ballerine reste là où elle est, uniquement aux pieds des danseuses, celles qui savent les porter, celles qui ont les pieds pour. Car non, la ballerine ne va pas à tout le monde, elle va aux pieds élancés, fins, précieux, un peu comme ceux de Cendrillon. Je sais, c’est particulièrement élitiste, mais sérieusement, vous verriez un hobbit en ballerine ? La grosse Bertha en ballerine ? Non.

Alors, quand les beaux jours arrivent, que porter ? Ne prendre le métro ni en tongs à mycoses ni en sandales orthopédiques. Gardez les premières pour sortir la poubelle (pas sûr que vous évitiez les mycoses pour autant) et les secondes pour votre retraite. Pas une raison non plus pour garder vos bottes en cuir puissantes, dominatrices et ambitieuses, sauf au bois de Boulogne, la nuit, si vous avez envie d’un trip Zahia, auquel cas je vous conseille des bottes blanches à lacets. La Converse courte, oubliez, c’est sensiblement équivalent à la ballerine, dans le genre consensuel. L’espadrille ? Uniquement si vous êtes versaillaise et que vous passez vos vacances à Carnac, parce que non, l’espadrille n’est pas branchée.

Alors quoi ? Je ne vois que les talons aiguilles. Mais peut-être est-ce parce que j’ai des tendances fétichistes ? Je ne sais pas, mais ça m’exciterait vachement plus de voir de la banlieusarde et de la jeune cadre dynamique en talons aiguilles. Et ça serait drôle de se rendre compte que peu d’entre elles savent marcher. Savent se tenir. Savent avoir de l’allure. Font genre elles bossent dans des grands groupes mais putain, qu’est ce qu’elles manquent de classe. On y verrait beaucoup plus clair. Un peu comme si les hommes allaient tous bosser en Don Draper plutôt qu’en friday wear permanent. Après, je conçois que ça ne soit ni confortable ni accessible. Alors, si vous avez envie d’une variante plus démocratique, portez des pastèques, comme Brenda dans Le Cœur a ses raisons. Parce que la pastèque, c’est économique, c’est frais, c’est bio : ça redonnera même du baume au cœur à Eva Joly. Et, pour le coup, je ne pourrai pas vous reprocher votre manque de conviction.