Par Denise Bordes

Le musée Maillol donne à voir l'oeuvre impressionnante et attachante d'Artemisia en retraçant son parcours de Rome où elle se forme, à Florence où elle est un peintre reconnue à la cour de Cosme de Médicis, jusqu'à Naples où elle meurt en 1653.

Artemisia comme l'on dit Raphaël ou Michel-Ange a sans aucun doute toute sa place dans l'histoire de l'art.

Etrange histoire que celle de cette fille née à Rome en 1593 dans une fratrie de trois garçons et dont le père Orazio Gentileschi peintre dans la tradition du Caravage va reconnaître le talent et prendre soin de le développer ,à une époque où l'enseignement des Beaux-Arts est exclusivement masculin.

Sans doute Artémisia n'est-elle pas la seule femme peintre à l'époque. Mais alors que Sofonisba Anguissola et Lavinia Fontana traitent la Nature morte et les scènes de genre, Artémisia a de l'ambition. Elle prétend à une autonomie de peintre... Pendant que Louise Moillon en France peaufine ses corbeilles d'abricots, Artémisia va s'attaquer à la peinture d'histoire, à la peinture d'homme. Par l'audace des sujets choisis, la précision du traitement, la sensualité réaliste et sans concession de sa peinture, elle sera l'égale des plus grands.

Après un siècle de maniérisme, elle va s'imposer par une façon de traiter le monde : les mi-corps, l' absence de fond, l'intense réalisme des scènes, les clairs-obscurs, tout cela qui fait penser au Caravage, mais aussi la gestuelle dramatique, le caractère somptueux des couleurs, et ce qui n'appartient qu'à elle cette violence dans les rapports entre les hommes et les femmes. Très vraisemblablement on peut y voir la trace du viol à 18 ans par le peintre et ami de son père Agostino Tassi qui laissera sur son oeuvre une empreinte profonde.

C'est peut-être dans Judith et Holopherme qu'elle transcende le mieux ce drame en réalisant une peinture admirable où se lit le désir de se venger des hommes qui ont main-mise sur les femmes. Artémisia choisit le moment crucial où Judith, l'épée à la main, tranche dans une sorte de détachement la tête d'un Holopherme devenu impuissant. L'âpreté réaliste de la scène, la gestuelle dramatique, le sang qui gicle avec violence, le traitement intense du clair-obscur, l'éclat et la profondeur des couleurs assimilent le tableau à des noces funèbres.

L'intérêt pour Artémisia ne saurait se réduire à un engouement féministe soulignant la force expressive d'un peintre qui représente les héroïnes bibliques manifestant leur rébellion face à la condition à laquelle les condamne leur sexe. Parce que cette peinture donne à voir sous le vernis de la lumière et les ombres glacées proches d'un Vermeer, la cruauté atroce et brutale que peuvent prendre les rapports entre les êtres , Artémisia est un grand peintre.