Par Denise Bordes

Strindberg monté par Schiaretti arrive à Lyon.

En mettant en scène Mademoiselle Julie et Les créanciers dans une scénographie dessinant des lignes qui accentuent les effets dramatiques, le directeur du TNP Christian Schiaretti donne toute la mesure de la violence du théâtre de Strindberg. Comme le sont Nietzsche, Freud et Artaud, le dramaturge suèdois August Strindberg est en effet un expert de la cruauté.

Dans la nuit de la Saint-Jean, nuit de fête, moment de toutes les transgressions, inversions et folies, où se donnent libre cours toutes les pulsions, Julie s'amuse à séduire son valet Jean fiancé à la cuisinière Christine. La pièce, sorte de marivaudage nocturne, se finira par le suicide de Julie.

Les Créanciers met en scène un vieux professeur de langues mortes qui s'immisce dans la vie du jeune second mari de son ancienne femme pour le faire sombrer dans la folie.

L'univers de Strinberg ne comporte aucune espèce d'émancipation sociale. Julie, l'aristocrate qui se pique d'encanaillement avec son valet Jean, exerce avec ce dernier toute sa puissance de classe. Mais c'est sans compter sur les appétits de vengeance de Jean qui la rabaisse une fois qu'il l'a eu possédée au rang du putain. Christine la cuisinière a ce ressentiment des faibles qui remâchent leur haine. Devant une Julie pantelante, elle saura, en utilisant la religion, exercer à son tour une domination sur sa maitresse.

La scénographie, à la fois naturaliste et onirique - quelques dalles baignées d'une lumière verte et des câbles d'acier rouge encadrant une cuisine d'époque - sert de décor à une mise à mort sans rémission. Lorsque Mademoiselle Julie se tourne vers son amant pour lui demander de l'aide, c'est un homme las, fermé, sans plus aucune expression qui lui souffle que la mort est pour elle la seule issue qui vaille. Entre l'aristocrate déchue et le domestique arriviste se joue le choc d'une pulsion de mort ivre de déclassement et d'une fureur brutale.

Les créanciers sont encore plus terrifiants. La pièce atteint les sommets de la violence et de la noirceur. Dans un salon réduit à l'essentiel, lieu symbolique de l'inconscient et des crises les plus graves, évoluent 3 personnages dont l'un totalement diabolique et manipulateur déploie un savoir-faire terrifiant métamorphosant peu à peu son personnage en monstre froid qui détruira les deux autres.

La cruauté travaille en profondeur ce théâtre où dominent l'échec de la relation entre les êtres, la perversion morale et la fragilité du moi, mais aussi les exigences des pulsions dans leur rapport à l'interdit, l'absolu narcissisme du désir, la culpabilité et la violence de la dette. Strindberg fait subir à ses créatures de terrifiants voyages vers la démence et la folie avec comme seule alternative la mort.

La mise en scène intelligente qui donne à entendre le texte dans toute sa dimension, le jeu du comédien Vladimir Yordanoff, impressionnant de maîtrise, offrent aux spectateurs un grand moment de théâtre.

© Elisabeth Carecchio