Par Anna Rios-Bordes

La Marion de Two days Days in Paris vit désormais à New York avec son fils et son nouveau partenaire Mingus. Le reste de sa famille lui rend visite aux US. La comédie loufoque Two days Days in New York peut commencer.

Two Days in New York est drôle et attendrissant. Mais parce que le film ne bénéficie pas des bienfaits de la spontanéité du premier opus, il est malheureusement moins incarné.

Les principes efficaces de Two Days in Paris sont repris dans le pendant new-yorkais : clins d'œil autobiographiques, autodérision, voix off naïve, dialogues à tendance sarcastique, famille envahissante. Ils sont si bien repris que la réalisatrice oublie de parler des Américains. A nouveau, seuls les Français sont raillés.

Les mêmes leviers humoristiques opèrent : quiproquos de langage (ici surexploités), mensonges éhontés (Marion fait croire à sa voisine qu'elle est atteinte d'une tumeur pour inspirer la pitié et rester dans son appartement), hypocondrie à la Woody Allen…

Les gags de la V2 sont particulièrement savoureux. Impossible de ne pas éclater de rire pendant la scène du cours de yoga où la sœur de Marion (Alexia Landeau, coscénariste) exhibe nonchalamment un bout de sein patriotique, quand Marion mesure le micro-pénis de son fils de 2 ans, ou quand Mingus raconte au portrait d'Obama en carton sa vie sexuelle. La séquence mettant en scène Vincent Gallo dans son propre rôle, qui voudrait acheter contractuellement l'âme de Marion, est une autre trouvaille délirante. L'humour facétieux de Delpy est à son comble. Plus que jamais, son cinéma déploie une fantaisie où tendresse et ridicule se mêlent.

Si le lien entre les deux sœurs est clairement mieux traité dans cette version, ainsi que l'exubérance des personnages (le rapport compulsif des Français à la nourriture explose), il manque la subtilité des sarcasmes d'Adam Goldberg qui venaient contraster avec la cascade de clichés sur les Français. Son jeu y était pour beaucoup. Goguenard bien que chétif, il donnait à travers ses sursauts d'incompréhension du relief à la canaillerie du père de Marion. Mingus (Chris Rock, délectable par ailleurs) est plus autoritaire, plus sûr de lui, donc moins concerné par les bouffonneries environnantes.

Marion est moins cynique à quarante ans qu'à trente-cinq, ce qui se comprend, mais son personnage s'en trouve un peu affadi. La représentation des angoisses métaphysiques du cinéma de Delpy est désormais confiée aux enfants (vaguement gothiques), et donc reléguée au second plan.

Delpy joue la carte de la quadra assumée et sereine. On lui souhaite d'être comme ça dans la vraie vie, mais on regrette les atermoiements égotiques de la Marion post-ado.

Le principal défaut du film est son rythme haletant qui ne trouve pas de justification réelle dans le scénario. A Paris, les tourtereaux étaient de passage entre l'Italie et les Etats-Unis, donc logiquement contraints par le temps. A New York, ils sont chez eux, installés, et la succession de mésaventures qui arrivent au groupe semble poussive. Elle donne un caractère expéditif aux événements, comme la sortie violente du champ d'action du personnage de Manu par exemple.

L'entre-deux new-yorkais n'a pas la même raison d'être que l'entre-deux parisien. Two Days in Paris était la parfaite parenthèse désenchantée que New York n'est pas. La course de Marion pour réunir les membres de son clan dans sa compréhension du monde finit par être brouillonne.

Julie Delpy situe toujours ses personnages dans un contexte d'entre-deux géographique et temporel. Cette contrainte d'urgence et d'incertitude structure ses scénarios. Dans les inoubliables Before Sunset et Before Sunrise, le flirt des deux amants était menacé par le lever et le coucher du soleil, c'est-à-dire le retour à la norme. Dans Two Days in Paris, Marion doit récupérer son chat à Paris. Le pitch apparaît alors comme un non pitch, l'intérêt de l'histoire se situant avant ou après la maigre focale choisie par la cinéaste. Cette feinte maladresse permet d'intensifier le drame qui se joue dans un chassé-croisé d'apparence anodin. De même, Marion est divorcée à New York, en train de recomposer un couple avec un homme lui-même papa. La Marion de Paris oscillait entre deux âges, entre deux quêtes d'idéal ; la Marion de New York est en pleine reconstruction.

Cette posture est aussi visible dans la mise en scène. Les séquences sont le résultat d'un entre-deux : après avoir sorti les enfants précipitamment et avant d'accueillir l'impromptu réparateur d'interphone, les deux héros se croisent et se dévoilent. Chaque situation crispée est expédiée à la faveur d'une autre situation crispée. Ce cinéma de l'incertain fait de Delpy une équilibriste du chaos.

Le film pêche par frénésie de tout dire, mais la magie de Delpy se poursuit. Sa poésie, qui réside dans le mariage de vérités profondes et la simplicité de ton, continue de nous emporter.