Par Philippe Coussin-Grudzinski

L’année dernière, je n’en pouvais plus de voir la gueule de Mélanie Laurent. Mais à la rigueur, Mélanie Laurent a beau avoir un jeu d’actrice ni bon ni mauvais et un talent de chanteuse à la limite du néant, elle est arrivée là grâce à son propre acharnement, donc c’était un peu facile de lui taper dessus, à Mel, l’an dernier. Cette année, une autre actrice est présentée comme la nouvelle égérie du cinéma français : Léa Seydoux. Elle partage avec Mélanie Laurent, et beaucoup d’autres malheureusement, cette faculté d’avoir été portée en haut de l’affiche tout en jouant moyennement. Mais elle a autre chose, que je n’arrive pas à oublier et qui m’énerve profondément : son nom.

Ce nom, on ne le rappelle pas assez, non, vraiment pas assez, est celui du président de Pathé, dont elle est la petite-fille, et celui du PDG de Gaumont, dont elle est la petite-nièce. J’ai horreur qu’on emmerde les fils et filles de qui ont du talent avec leur nom de famille. Mais pas quand leur talent est si moyen, si inoffensif, si dans l’air du temps. Alors moi, petit-bourgeois qui ne doit son évolution qu’à l’école, au travail, au talent, quand je vois qu’on crée de toutes pièces une nouvelle égérie et que personne n’est là pour rappeler ces fondamentaux, je ressens de l’injustice.

De l’injustice, parce qu’en France, en 2012, les magazines ont l’art de faire de cette forme d’aristocratie un truc cool, sans se soucier de l’aspect social de la chose, on s’en fout du social, c’est pas glamour, alors que la petite-fille duprésident de Pathé, ça, c’est glamour, ça fait rêver la lectrice et bander le lecteur. Et vas y que je pose bouche ouverte, mais mine de sainte-nitouche, yeux de biches mais air contri d’enfant encore un peu ingrat. Et ça, ça marche, tout le monde tombe dans le panneau, c’est glamour, le journaliste qui fait l’interview pose des questions aussi connes que « Vous vous sentez parisienne ? », ou « Avez vous le sentiment d’incarner une nouvelle génération d’acteurs ? », mais évidemment rien, ou si peu, sur son travail d’actrice, parce que de toutes façons, du travail, il n’y en a pas, c’est arrivé comme ça, par hasard, comme d’autres héritent sans trop savoir quoi en faire de la boulangerie de Papa.

Que dit cette réussite triomphale de Mademoiselle Seydoux ? Outre l’aveuglement glamour de la presse, elle dit tout le conservatisme d’un certain petit milieu du cinéma français, ramassis d’aristos désargentés et de petits bourgeois de province qui ont foiré la FEMIS, dont l’ambition démesurée leur fait fermer les yeux sur ce genre de chose, de réussite, parfaitement intolérable. Oui, intolérable. Alors que des acteurs et des actrices inconnus mais nettement au-dessus du lot mettront dix ou vingt ans de plus à faire leur trou, parce que tour le monde aura la trouille de se fâcher avec leurs parents en disant, sans être spécialement agressif, que le jeu de leur progéniture est simplement moyen. Alors évidemment, il y aura toujours un inconnu qui sortira du lot plus vite que les autres, la presse en fera des tonnes sur cette pépite venue de nulle part, parce que de temps en temps, il faut raconter de belles histoires, c’est glamour et social en même temps, bingo. Mais malheureusement, cette pépite inconnue ne sera que l’exception, et très, vite, on s’extasiera sur un nouveau fils de et on lui demandera si porter ce célèbre nom de famille n’est pas trop difficile, en le présentant comme une victime de ces méchants haters frustrés de ne pas en être.

Alors quoi ? Léa Seydoux n’est pas l’égérie d’un renouveau du cinéma français, elle est l’égérie anti-méritocratique et anti-républicaine par excellence. Mais après tout, après cinq ans de présidence Sarkozy et d’irrespect des principes républicains, c’est un détail. Oui, c’est ça, Léa Seydoux n’est qu’un détail. Un détail dans le cinéma français, mais qui en dit long sur le reste.