Par Sa-de

A l'heure à laquelle je vous écris, je suis en train de rogner le troisième saucisson de ma collection Salaison Polette (noix, noisettes et à l'ancienne), en raison des évènements de ce week-end. Quand la vie me malmène, je me fous du gras sous la canine, c'est un peu mon chocolat à moi.

Je fais une petite parenthèse justifiée sur le troisième saucisson de ma collection (Polette à l'ancienne), que j'ai dû rapporter au supermarché parce qu'il était périmé. C'est rare un saucisson périmé, le saucisson c'est un peu le pastis de la gastronomie, ça se garde des années. Je suis allée au Franprix près de chez moi le rapporter, la veine jugulaire gonflée. J'ai expliqué au caissier que je pouvais même pas couper une tranche de ce sale porc raide avec le couteau Suisse de mon grand-père. Un couteau qui a limé des jambes dans les Pyrénées espagnoles, précisais-je. Je portais ma robe en soie sauvage jaune Paul & Joe que je ne sors qu'aux soirées salsa du Cabana Café ou en cas de drame personnel. Le combo robe haut-de-gamme et saucisson rassis a du inquiéter le caissier, ainsi que mon regard oblique et sanguinaire (celui que mes amants constatent juste avant l'orgasme). Il s'est précipité dans ses rayons chercher la viande.

J'ai cru bon de me justifier auprès des clients qui faisaient la queue et la gueule à la caisse. "Une femme trahie sans saucisson, c'est un peu un marin sans eau de vie", j'ai dit. Un nain géant - si si ça existe, ils combinent la rondeur en cascade des nains et la balourdise des géants - m'a montré d'une traite toutes ses dents couleur liège. Il a demandé : "Pourquoi trahie mignonne?". J'aurai 28 ans dans 15 jours, il ne faut plus m'appeler mignonne. En plus, il avait quatre pailles dans les cheveux le grand nain aux dents mourantes. Du coup j'ai eu une vision de lui et moi copulant dans une grange sans aération, et j'ai dû sortir deux secondes reprendre ma respiration. J'ai toujours eu un imaginaire suicidaire.

La bourgeoise agacée près du tapis roulant qui faisait claquer ses kroumirs a fini par lâcher : "Au moins les marins, ils restent chez eux". Quand le caissier est revenu, il m'a dit qu'il n'y avait plus que du Salaison Polette à la noix. Et celui-là, j'en ai déjà.

Bref, j'ai eu besoin d'un remontant de taille aujourd'hui parce que je me suis farcie un sale week-end. Vendredi soir, après m'être engueulée avec des gens d'accord avec moi, à propos du programme de Mélenchon, chez ma mère qui faisait un apéro anormalement arrosé, j'ai échoué sur une péniche bondée où le dj passait Nate Dogg en boucle. J'ai cheminé vers le bar, attrapé un verre vide pour le remplir d'alcool (alcool acheté par un ami non encarté au Pôle Emploi). Le barman s'en est offusqué, un peu comme si j'avais mis la tête de sa mère entre la gomme de ma Clarks et le sol dégueulasse d'un chiotte roumain et que j'avais pressé lentement. Du coup il a pas supporté, il s'est jeté sur moi, les potes m'ont défendue, j'ai menacé de lui péter la moustache, décoller la crête, couper ses… J'étais déjà dehors, là où le videur m'expliquait calmement que je ne pouvais plus rentrer rejoindre mes amis. "M'en fous, demain je fais fermer votre merde, j'ai des avocats moi Monsieur, j'suis au chômage, j'ai tout mon temps".

La péniche s'est éloignée de ma vue, je me rendais pas compte que je marchais, tirée par ma pote Estelle. Elle était venue de Paris pour me voir. Elle a bien vu.

Le samedi, j'avais des bleus, la mine aussi fraîche qu'une biscotte beurrée au soleil, et des envies de rituels de sacrifice. Même pas la force de raccompagner Estelle au train ou de prendre un bain. Me suis traînée chez mon père qui m'a fait déguster ses rhums de la Réunion, ce qui a vaguement guéri ma cuite. Il palabrait avec mon cousin sur les vertus de la montagne. Ils ont commencé par dire ouais l'Aneto c'est fingers in the nose, facile comme tout, tu devrais le faire Anna, 5 heures de montée à peine. Puis à mesure que la bouteille descendait, le discours changeait. A la fin, l'Aneto c'était pas pour moi, jamais une femme de mon gabarit ne pouvait se farcir le Pas de Mahomet. C'était pour les costauds. D'ailleurs eux-mêmes avaient failli y laisser une plume, gaillards comme ils sont. A coup sûr, j'allais me coller la tête dans le fossé et leur imposer un éloge funèbre précoce. J'écoutais, sans broncher. C'est marrant comme l'alcool rend les hommes fanfarons. J'ai échoué vers 20 heures chez ma meilleure amie, elle a constaté qu'on était "plus fraîches" ("non mais t'es encore jeune, mais j'pense pas qu'on puisse dire de toi, comme ça, spontanément en te regardant, que t'es fraîche"). J'ai digéré le décret de fin de ma fraîcheur, aidée par la raclette Saint-Michel qu'on avait fait fondre dans une casserole.

Et puis soudain la télé s'est allumée, mes yeux ont clignoté, le décor a pris place dans mon esprit gras. L'émission The Voice battait son plein. L'élégant Florent Pagny faisait aller son catogan aux quatre vents, reflétant la lumière kitch du plateau dans sa veste mi-croco mi-peau de chameau, achetée avec nos impôts. La princesse Jennifer, toujours pas rebaptisée et toujours abonnée à Plein Soleil, dégageait une épaule cacao pleine de compassion pour ses élèves éliminés - c'est vrai quoi ils ont vachement bossé. Garou, un car de Juvamine dans l'arrière-train, chantait des vieux tubes inconnus que même Nostalgie a rangés au placard.

Soudain, à droite de l'écran, ratatiné dans une chaise façon design totalitaire futuriste, apparut Louis Bertignac. Mon Loulou. Le Loulou classieux de Bertignac et les Visiteurs, à côté de… Jennifer.

Le voilà palabrant à son tour Loulou, caution qualité pour les ânes de TF1, sur le talent de ses petits protégés, un œil sur leur tableau de notes, un œil sur leurs culculs moulés.

J'ai quitté la France il y a trois ans, j'ai beaucoup entendu parler de The Voice, mais n'ai jamais eu le privilège de mater nos coachs bienfaisants à l'œuvre, lubriques à souhait, pleins de leur nullité (sauf Loulou), livrant leurs secrets de réussite. Tous plus loosers que la loose (sauf Loulou), tous rivalisant de connerie (sauf Loulou), mais tous bombés comme le torse de Nikos (qui a percé le secret de jouvence et qui devrait pour cette raison être enfermé dans un laboratoire L’Oréal avec des souris).

J'attendais qu'on éjecte les concurrents par une trappe, qu'on leur flanque une bonne fessée devant le public après une interprétation ratée de Judith Piaf en reggaeton. Même pas, la nouvelle connerie de la télé française voit rose. En plus de flirter avec une esthétique néo-nazie douteuse, elle prône des valeurs manichéennes rasoirs. Tout le monde voit beau. Tout le monde chante beau. Tout le monde est beau..f.

Hier une amie qui produit l'émission me disait que la niaiserie ambiante de The Voice était volontaire. Les gens en ont marre de la crise, de la morosité, ils veulent croire à la réussite.

La réussite, donc, aujourd'hui, se situe dans une soucoupe volante rouge et noire avec Nickos en tenue de SS. Vous voyez que tout ça justifie bien une intoxication au saucisson.