Par Thierry Kawka

J’étais parti bille en tête pour écrire une diatribe enflammée sur le nouveau centre commercial de la Confluence (dit CCC), fleuron à peine éclos de ce quartier lyonnais objet de l’un des plus ambitieux projets de renouvellement urbain en France. Mais les charmes du lieu révélés par ma visite in situ auront eu raison de mes velléités critiques. Je relègue donc tout ça en fin de papier, le temps pour moi de vous décrire cet étonnant navire.

Solidement amarré au paysage le long de la Saône, le CCC étale ses 53 000 m2 sur trois étages et au moins 300 mètres de longueur. Assez imposants vu de l’extérieur, sa large coque en mélèze et sa voilure de verre m’évoquent un extravagant Titanic. En pénétrant dans l’antre du bâtiment, c’est l’abondance de lumière qui frappe, déversée par la verrière et les hautes entraves des murs, et qui met immédiatement à l’aise. Le design chiadé est réussi.

Je poursuis ma déambulation au fil des standards incontournables du shopping, Apple et Abercrombie pour le côté ricain choc, Foot Locker et Adidas pour le côté racaille chic, me voilà rassuré. J’arrive enfin sur l’immense deck extérieur du dernier étage, inondé du soleil de fin de journée et qui me réserve la surprise d’une vue panoramique canon sur le quartier. Une vraie bonne idée cette terrasse, qui méritera une visite prolongée. J’ai vraiment fini par me sentir chez moi dans ce centre commercial lorsque moi, le stéphanois, suis tombé nez à nez avec le train express régional Saint Etienne / Lyon ! Au beau milieu du 2ème étage ! Avec cette drôlerie, pas de discrimination à Confluence : même les crasseux voisins stéphanois ont droit au shopping. Deux secondes par jour seulement.

Bref vous l’aurez compris, ça ne ressemble à aucun autre centre commercial visité jusqu’alors et il faut rendre hommage aux marketeurs et autres promoteurs qui maitrisent totalement leur sujet. Mais qu’on ne se laisse pas abuser par la forme, aussi séduisante soit-elle. Parce que sur le fond, ce qui s’appelait encore « pôle de loisir » aux balbutiements du projet, ressemble au final à une énième zone de chalandise centralisée dédiée aux consommateurs motorisés. Le premier centre commercial du genre aurait été crée il y a près d’un siècle aux Etats-Unis.

Autrement dit, la ville de Lyon a choisi d’articuler son nouveau quartier autour d’un concept antique et éculé, alors même qu’elle a fait de Confluence l’étendard de son avant-gardisme et de sa modernité. Idée innovante et inventive, bravo ! Mais plus que son concept lui-même c’est l’idéologie qui sous-tend sa création qui dérange profondément: aux problématiques de régénération urbaine l’on apporte encore et toujours une réponse mercantile. Je vis en ville donc je consomme.

A croire que la création de liens sociaux et solidaires, l’imagination, les échanges, les rencontres et la mixité ne sont pas les valeurs cardinales du quartier urbain de demain. C’est vrai que ce n’est pas l’installation d’un pôle universitaire, d’un centre socioculturel, de salles de spectacles, de bars, de commerces de proximité indépendants ou encore d’un pôle de service à la personne qui auraient pu rendre la Confluence vivante, riche et évolutive. Mais comment expliquer cette dérive vers la marchandisation des espaces collectifs alors que les solutions qui donneraient vie au quartier semblent évidentes ? Pourquoi les alternatives à ce grand bazar consumériste semblent trop difficiles à imaginer pour les urbanistes et les politiques lyonnais ?

Arrêtons là le blâme, ce n’est pas vraiment de leur faute, les pauvres. La ville de Lyon n’a en réalité jamais eu les moyens de s’offrir la Confluence et le projet urbain associé. La construction du quartier ne doit son salut qu’à l’arrivée d’investisseurs extérieurs à qui l’on a confié en cadeau l’exploitation d’un joli centre commercial. Voilà tout est dit. Peu importent les moyens et les dommages collatéraux pour la vie du quartier finalement, Lyon possède enfin sa vitrine et peut l’exhiber fièrement à l’Europe entière. Mais il y a fort à parier que les lyonnais se lassent rapidement du lèche-vitrine et décident d’aller vivre leur ville ailleurs, condamnant alors le CCC à prendre l’eau de toute part, comme son illustre aîné avant lui.

@Skyscrapercity