Par Anna Rios-Bordes

La comédie horrifique de Tim Burton était prometteuse : un vampire qui se réveille deux cents ans après avoir été victime d'un sortilège décide de sauver l'entreprise familiale de la faillite. Dommage que le maître du fantastique ait avalé un Mickey en route.

La beauté des premiers films de Burton résidait dans l'ambivalence des personnages. Monstrueux, ils se révélaient complexes et humains. Jamais leurs sentiments et leurs intentions n'étaient univoques. Dark Shadows tombe dans l'écueil du film manichéen où le bien et le mal s'affrontent lourdement : une belle sorcière assommante de méchanceté (Eva Green) persécute un Dracula vieux jeu et bien intentionné (Johnny Depp, en Barnabas).

Même quand Barnabas tue des innocents pour se nourrir - une bande d'hippies joviaux, il s'en excuse tout le reste du film. Il est un bon vampire chrétien qui rappelle à l'ordre, évangélise et orchestre la rédemption.

Heureusement que l'humour par le décalage culturel opère (registre somme toute ultra facile). La "déringardisation" de Bernabas est drôle. La scène où il confie ses faiblesses à sa descendante (la très figée Michel Pfeiffer) en posant sa tête sur le piano qui sort un beat électro hors de propos est géniale. Mais les bonnes phrases sont presque toutes dans la bande annonce. Les dialogues sont assénés avec la même volonté de faire mouche ("Is he for real ?", du médecin de famille s'adressant à Barnabas au petit déjeuner), avec un léger décalage poseur dans l'énoncé. De sorte que le cool des habitants du manoir pop est forcé.

S'il est possible de marier humour et horreur, il est difficile de faire naître l'étrange à coups de gags. Tim Burton se heurte à ce problème et veut tellement que ses personnages soient amusants qu'il les caricature en bêtes de foire. Il les dépèce de leur mystère et les castre. Le charisme des monstres hybrides de Dark Shadows n'est que supposé et verbal, pas cinématographique. D'ailleurs, la révélation tardive de la condition de loup garou de la petite fille tombe comme un cheveu sur la soupe et ne provoque pas d'émerveillement.

Certes les acteurs ne sont pas mauvais et la photographie est impressionnante, mais est-ce que ça vaut 100 millions de dollars ?

Rappelons que l'imagination, la vraie, ne coûte pas cher. Que Gondry fai(sai)t des films drôles et poétiques avec deux cartons et trois bouts de ficelle. C'est d'ailleurs la belle leçon d'Alice au pays des Merveilles, texte où le décrochage vers le monde imaginaire est accessible et simple.

Finalement, Burton n'est-il pas mieux au Musée?