Par Filou

Il fut un temps où le cinéma était le lieu de toutes les innovations, où l'on parlait de morale du travelling, où les cerveaux les plus créatifs y sévissaient avec brio. Ce cinéma-là, que l'on regardait religieusement dans le silence des salles obscures, ce cinéma où le pop corn était banni, où sortir de la salle en plein film était un acte politique, ce cinéma-là est mort. Le cinéma n'est plus que la vitrine édulcorée de films destinés aux dimanches soirs de TF1. Pauvre cinéma dont le spectre des spectateurs potentiels a été réduit par les marketeurs aux seuls adolescents, cibles décervelées de l'industrie cinématographique internationale. Une seule règle fait loi : le spectateur doit s'identifier au personnage principal, l'adolescent est le seul spectateur rentable, tous les films doivent donc raconter des histoires d'adolescents.

Et c'est comme ça qu'on nous inonde d'adaptations idiotes de tous les comics possibles et imaginables, qu'on nous gave de comédies grasses avec des bimbos à gros seins et que toutes les histoires sont passées à la moulinette de la navrante initiation pré-pubère. Même Star Trek, série adulte par essence, dans laquelle les personnages se caractérisaient avant tout par leur vision mature et souvent philosophique du monde, en est venue à intégrer un Spock et un Kirk adolescents, en prise avec leur crise identitaire à la Françoise Dolto - désespérant.

Face à ce cinéma boutonneux, formaté et aseptisé, n'ayant plus aucune autre éthique que celle de rentrer dans les cases des vendeurs de pop corn, le spectateur n'a, sauf rares exceptions, plus grand chose à attendre. En revanche, la série télé a, depuis quelques années, repris le flambeau d'une volonté de création et d'innovation. L'exigence dont elle fait preuve doit nous amener à nous interroger sur l'éthique à adopter face à ces nouvelles séries en tant que spectateur. Il est loin le temps où l'on regardait McGyver le dimanche aprèm, une fois sur trois et dans le désordre...

Face à des séries comme Lost, Les Sopranos ou Mad Men, dans lesquelles chaque épisode est la suite indispensable du précédent, séries conçues comme des ensembles cohérents dont le puzzle ne prend sens qu'en assemblant toutes les pièces du début jusqu'à la fin, le spectateur peut-il avoir une attitude nonchalante de consommation disparate ?Peut-on sauter un épisode parce qu'il y a un recap au début du suivant ? Ce zapping n'est-il finalement pas aussi embarrassant que, disons, sauter un ou deux chapitres de Madame Bovary ? Ou téléphoner pendant une séance de cinéma ?

Regarder une série "à la télé" signifie nécessairement la regarder de manière discontinue, interrompue et bien souvent au bon vouloir de la chaîne et de ses diffusions aléatoires. Une éthique renouvelée du spectateur de série ne nous imposerait-elle pas de regarder une saison (voir que la série entière) d'une traite, comme une entité dont la version finale est la seule forme viable. Qu'apporte réellement la frustration de l'attente entre chaque épisode, du temps d'oubli entre chaque saison, des interruptions publicitaires à répétition ? Voir la série "24" en 24h, n'est-ce pas le moindre des efforts à fournir pour le spectateur qui a un sens de ce qu'est l'exigence d'être un spectateur de séries ?

Et même pour les séries moins feuilletonesques, en particulier pour les séries humoristiques, la même règle doit s'appliquer, car pour véritablement rentrer dans un univers humoristique, sa mélodie, son rythme, il faut du temps. C'est particulièrement caractéristique avec des séries comme "The Office", "Parks & Recreation" ou "Curb your Enthusiasm" pour lesquelles le style et la mise en scène sont si particulières qu'il faut plusieurs épisodes de suite pour rentrer dans l'univers de son auteur.

Aujourd'hui où télécharger est devenu bien plus simple, où le replay permet de voir l’intégralité de la série "Bref" en moins d'une heure alors qu'elle est diffusée depuis près de 8 mois de manière saucissonnée sur Canal +, tous les moyens sont réunis pour être à la hauteur de la qualité des séries proposées, de cesser de les regarder à la télé, de mettre fin aux interruptions publicitaires et au visionnage désordonné. Il est temps d'adopter la seule éthique valable que nous imposent les séries actuelles: le visionnage intégral et ininterrompu. Affranchissons la série télé de sa diffusion télévisuelle pour l'amener à un autre niveau que seul le spectateur peut lui offrir, en s'imposant cette éthique nouvelle - Éteignons la télévision, regardons des séries !