Par Cora Li

Il y a déjà une dizaine d’années que je quitte mes pénates pour m’aventurer de temps en temps dans ce que l’on appelle en France, faute de meilleur ensemble de mots, le voyage à la routarde (ce que les anglais on justement nommé “backpacking”). Dotée d’un sac à dos trekkeur Lowe Alpine et de boots Timb’ qui en France passeraient très bien dans une cité de Mantes-la-Jolie, et ayant pris soin d’éviter la marque Quechua qui est à l’étranger l’équivalent d’un énorme quatre par trois “attention, Français en vue” (voila pour le paragraphe mode de ce papier), je choisis une destination X où je passe en général de 1 jour à 3 mois (plus quand je le pourrai) sans préparation spécifique et avec plein de bonnes intentions (sports extrêmes, marches au long cours, rencontres diverses et surtout variées, solitude au milieu de paysages désertiques, intégration à des communautés isolées). Loin des vacances classiques de l’occidental contemporain moyen, cette pratique peut tout à fait s’apparenter à un hobby.

Mon attrait pour le routardisme date de mon enfance, période à laquelle une fréquentation intensive des mouvements scouts laïques m’avait déjà donné la clef des champs (comment survivre en milieu hostile ?), et où l’on avait dans ma famille peu l’occasion de sortir des frontières; trop cher, trop loin, trop compliqué. Le truc le plus exotique que j’ai du faire de 0 à 12 ans est d’aller acheter des bouteilles de pastis détaxées à Andorre-la-Vieille avec mes géniteurs et leur R18. Peu réjouie par ce tableau, je m’évadai dans les romans de Kerouac, de Jack London ; de Chatwin, de Byron, de Nicolas Bouvier, d’Alexandra David Neel et n’importe quel autre conteur de grands espaces et d’aventures, qui furent pour moi une source d’inspiration infinie et une vraie motivation à m’ascensionner socialement.

Ces lectures remplissaient les cases de mon cerveau d’images d’Epinal sur la grande exploration : longues routes, espaces vides, rencontres uniques et échappatoires. Clochards célestes, LI-BER-TE, accès au nirvana. BORN TO BE WILD, etc. Une fois libérée du joug familial, je pris donc la décision d’aller sur les traces de mes écrivains chéris là où elles se trouvaient : sur la route. J’étais victime des imaginaires de l’explorateur si bien décrits par beaucoup et notamment par Levi Strauss (nous sommes sur un site de mode, mais je ne parle évidemment pas du jean).

Dix ans plus tard, je ne peux que constater que mes hautes attentes en matière de rencontres routardes et de voyages ont été plus ou moins confrontées à une forme de réalité moderne. Ma philanthropie naïve fut considérablement dégradée, suivant le fil de désillusions routardes. Si mes voyages m’ont tout de même beaucoup amenée à rencontrer de formidables Bruce Chatwin et des Alexandra David Neel modernes, et à toucher au nirvana émotionnel tant recherché par bien des voyageurs (bien souvent hors du réseau traditionnel des services pour voyageurs routards), je dois reconnaitre que « Sur la route » est au XXIe siècle plus proche de Gérard de Palmas que de Jack Kerouac, pour la métaphore.

« Je hais les voyages et les explorateurs » disait Levi Strauss. L’immense ethnologue n’avait encore rien vu de ce qui se balade sur les routes du monde aujourd’hui, auquel cas le verbe haïr aurait fait figure d’euphémisme.

Ne soyez plus bercé d’illusions, tout comme dans l’univers expat, vous rencontrerez désormais beaucoup de Gérards si vous décidez de faire un “TDM” (Tour du Monde) (vous êtes peut-être même déjà un Gérard vous-même et en toute modestie je suis moi-meme le Gérard d’un autre).

Le paysage routardiste ressemble aujourd’hui de plus en plus à ca:

• Le newbie consommateur. Le gros du paquet. Dans les années 2000, le routardisme était devenu une cible marketing comme une autre, et plus ou moins n’importe qui part avec un sac à dos sur les routes du monde; Au lieu de Jack et d’Alexandra, je croisais beaucoup de Jason et de Kelly. Et j’ai souvent du faire beaucoup d’efforts pour échapper au flot de Jason et Kelly qui tels des zombies avançaient en groupe et tentaient de m’empêcher de toucher au Saint-Grall, l’évasion. Réservez n’importe quelle auberge de jeunesse sur Hostelworld.com et vous tomberez à coup sûr sur ce bleu au sac à dos flambant neuf, à l’iPad connecté au wifi en toutes circonstances, attentes en termes de customer service et d’hygiène jusqu’à la forêt amazonienne, flippé de la sécurité et attitude de consommateur.

Un mauvais signe de newbie attitude.
Cette catégorie de routards est si envahissante de nos jours et si caricaturale que j’ai écrit dans un hostel de Saint Petersburg une sous-typologie dans laquelle on trouve, entre autres, le mec qui ne sort jamais de l’hostel ou uniquement pour prendre une photo devant LE sight du coin, le mec qui passe sa journée sur Facebook, le mec qui est en Russie et ne sait pas qui est Lénine, la meuf qui emmène toute sa trousse de maquillage (heureusement celle-ci ne sort pas des grandes villes), le Casanova des auberges de jeunesse en route pour lever de la minette en Havaianas, le pratiquant de Beer Pong, le mec qui vient a Cuzco pour regarder des DVD (véridique). Cette clientèle vient de partout et est très présente dans les grandes villes européennes, et sur les hauts lieux du tourisme backpacker (Thailande, Asie du Sud, Inde, Pérou).
Sur Internet, il pose des questions stupides auxquelles personne n’a de réponse, il n’utilise que très peu son bon sens et si tout le monde lui a dit que les Russes étaient méchants, il trouve tous les Russes méchants.

Ouiiiiiiiii, partons tous à l’aventure, mais uniquement à Bali, à plus de 3 et avec autant d’affaires que dans le dressing de Carrie Bradshaw

• Le con-con naïf faussement aventurier

Généralement Français, il pense qu’il n’est pas un touriste uniquement car il porte un sac à dos et non une valise et qu’il a un grand projet, genre ‘reportage en slow motion de Berlin à Bombay’. A l’inverse du newbie, il se vante de ne porter que 8 kilos mais sent la transpi bien dégueulasse du matin au soir. Plein d’illusions sur le tourisme indépendant, il se pointe en Mongolie sans matériel de rando et pense qu’il va pouvoir faire une Couch request sur Couchsurfing pour aller dans les yourtes (véridique). Très radin et irresponsablement sans le sou, il refuse de payer pour quoi que ce soit, ne comprend pas que sa présence dans le pays X est conditionnée par une participation minimum à la vie économique locale. Il se fout de ta gueule car tu es passé par un guide pour faire un trek, mais est retrouvé perdu seul dans l’Himalaya et en hypothermie. Il prend des risques stupides et démesurés, conteste débilement l’autorité (overstay de visa en Chine…), négocie un bout de pain au centime près… Extrêmement arrogant et persuadé d’être supérieur au reste des voyageurs (sans en avoir la compétence), il a très mal interprété « J’irai dormir chez vous » et contribue à entretenir l’image du Français con à l’étranger.

Antoine, Christopher, je vous aime mais vous avez engendré une espèce de routardiste pas toujours rigolote ni sexy.

• Le mec dangereux, condescendant et sans scrupules

Evolution Pokémon des deux catégories précédentes, vous l’éviterez soigneusement s’il vous prend l’envie de faire un voyage sac à dos. Uniquement intéressé par la chouille, généralement très peu conscient de son impact sur les pays qu’il visite, au QI équivalent a celui d’une pastèque, il prend de la coke en Colombie pour cocher des trucs sur sa to-do list, aime Vang Vieng et est tout le temps bourré, hésite 40 minutes sur ce qu’il va bouffer en Chine dans un boui-boui local pour finalement renvoyer le plat en cuisine, décide de partir en trek chez les nomades mais exige une douche après le repas, part en Corée du Nord avec le programme officiel gouvernemental juste pour dire “Check”, sans réfléchir aux conséquences de son acte, se plaint dans tous les pays où les gens ne parlent pas anglais. Il a sans aucun doute visité beaucoup de pays, a un avis – généralement négatif - sur TOUT alors qu’il devrait juste observer et la fermer pour toujours. Il dit que la nourriture américaine lui manque et autres phrases complètement insensées.

Généralement seul, il cherche tel un parasite à sucer le sang de ses victimes et à imposer sa vision du monde. Ok, malheureusement pour nos amis d’outre-Atlantique c’est bien souvent un gros beauf made in America, secondé de son compagnon britannique ou aussie.

Un seau, des pailles, un maillot de bain, un pays d’Asie du Sud Est : terminus, vous n’êtes plus en voyage.

Tristes tropiques… Je n’irai pas à Bali, ni au Vietnam, ni au Tibet, ni au Mexique. Je ne partirai plus quand le guide du Routard me le recommande, mais quand il ne me le recommande pas. J’irai visiter tous les pays qui se terminent par -Stan et la Papouasie-Nouvelle-Guinée, qui me bercent encore de rêveries. J’y retrouverai Bruce et Alexandra, inspirateurs légendaires d’une génération de voyageurs bel et bien décidée à démolir pour toujours l’esprit du voyage. On sera heureux, tous les trois.

Alexandra David-Neel, une femme People are Strange