Par Anna Rios-Bordes

Quel dommage de s'ennuyer en regardant un film sur la jouissance ! Sans grande surprise, Walter Salles échoue dans la très délicate adaptation du best-seller de Jack Kerouac, On the Road.

Le film, à l'esthétisme vintage surfait, nous prive de la saveur de l'aventure.

L'utopie soutenue par le mouvement beatnik a ici foutu le camp. La caméra suit mollement un Sal Paradise (Sam Riley) entouré de jeunes amis blasés, les amis que Kerouac décrivait envoûtés, vibrants et déments. La bande de Dean Moriarty (Garrett Hedlund) n'a pas envie de changer le monde, de le transformer au moyen de la transe et de la souffrance, elle le contemple passivement tout en organisant des leurres d'orgies.

La poésie ne se retranscrit pas facilement à l'écran. Mais un bon ingrédient pour communiquer la ferveur d'un texte poétique est le morcellement de l'image. L'image doit remplacer les mots dans la tentative d'expérimentation. Le sentiment profond de révélation à soi que permet la poésie passera par la magie de plans inattendus et dérangeants. Walter Salles tente bien quelques trémolos de caméra, quelques amortis visuels et relances bi-pop, mais rien ne frustre ni ne contrarie l'oeil du spectateur. Tout est servi sur un plateau, à grand renfort de crème pâtissière et de surenchère.

Pour traiter la thématique du voyage, Salles filme une heure de paysages qui défilent. Jolis paysages... Pour imager l'amitié entre hommes, il balance une bonne cinquantaine d'accolades franches, accolades gaillardes et viriles à la Brokeback Montain, accolades si peu suggestives qu'envisager l'homosexualité des personnages n'est plus un choix mais une exhortation.

Les transgressions, qui tournent autour du triptyque original "sexe, alcool et drogue", reviennent comme un mauvais refrain tout au long du film. La drogue circule entre eux comme chez des ados pré-pubères, sur un campus de Californie. Les scènes de sexe sont toujours filmées de la même manière, grossière. Marylou (Kirsten Stewart) est de dos, cambrée, et le visage masculin apparaît sur la droite, suant. La caméra pseudo intrusive finit par être pudique tant elle manque d'imagination. Comble du naufrage : le désir de liberté sexuelle est quasi résigné quand Dean invite Sal à "partager" Marylou !

Rien n'est suggestif, rien n'est sensuel. Le trop plein et l'univoque anéantissent notre appétit d'êtres frustrés à la recherche de complexité.

Les acteurs, bankables, sont beaux, accordés et dépoussiérés. Une vraie pub Tommy Hilfiger. La phrase mythique sur les gens qui brûlent*, en voix off, passe en boucle. Belle prise de risque !

Walter Salles, qui avait pourtant l'expérience de Carnets de Voyage, déçoit. Francis Ford Copolla peut être fier d'avoir obtenu les droits !

On the Road est un essai littéraire sur le rythme, peut-être qu'une telle prose spontanée ne peut se contempler que dans le silence.

Le destin, malin, a voulu que le livre qui passe l'envie de dormir donne naissance à un film soporifique.

*Les seuls gens vrais pour moi sont les fous, ceux qui sont fous d'envie de vivre, fous d'envie de parler, d'être sauvés, fous de désir pour tout à la fois, ceux qui ne baillent jamais et qui ne disent jamais de banalités, mais qui brûlent, brûlent, comme des feux d'artifice extraordinaires qui explosent comme des araignées dans les étoiles, et en leur centre on peut voir la lueur bleue qui éclate et tout le monde fait Waouh !