Par Anna Rios-Bordes

HBO mise depuis plusieurs années sur la "télévision d'auteur". Le monstre de la production télévisuelle a bien compris l'attrait de la série minimale (rythme lent, sans esbroufe ou héroïsme poussif...). Le public s'identifie, les dialoguistes performent, l'audimat monte. La dernière trouvaille de taille est le drôle et puissant - faussement adolescent - Girls.

Imaginez un Jane Austin dépravé, version brooklyn. Ou un Sex and the City glauque, sans Louboutin. Imaginez une Carrie Bradshow juive de 25 ans, boulotte, approximative et angoissée.

Sur papier, pas de quoi débourser 100 millions de dollars.

Et pourtant, l'aventure new-yorkaise d'Hanna et de ses trois acolytes, imaginée par la talentueuse Lena Dunham et produit par Judd Apatow, cartonne depuis le mois d'avril aux US. Normal, la série est un bijou de spontanéité.

Hanna (Lena Dunham) expérimente l'humiliation consentie, Marnie (Allison Williams) la désillusion de ne pas être une fille modèle, Jessa (Jemima Kirke) combat un nihilisme snob et Shoshana (Zosia Mamet) apprend à être une femme.

Les quatre post-ados avancent à tâtons, essayent, se plantent. Leurs liens d'amitié, vécue dans la tourmente, ne sont jamais forcés.

Marnie part récupérer son copain qui vient de la quitter. Déterminée. Elle lui fait l'amour passionnément puis, au beau milieu de l'acte, le quitte. Jessa dégage un prétendant trop collant lors d'un plan à trois et finit par l'épouser l'épisode suivant. Cette (non)logique scénaristique renvoie les codes de la série de filles au placard. L'action, imprévisible et finalement accessoire, détruit l'addiction du spectateur à une situation. C'est la psychologie des filles qui nous intéresse alors, pas leur tableau de chasse.

Anxiolytique, Girls s'amuse tendrement des névroses new-yorkaises. Comme chez Woody Allen, New York est investi en tant que lieu qui révèle à soi. L'adversité amène Hanna, soudain privée de soutien financier parental, à se redéfinir. "Qu'est-ce qui nous obstine à rester dans cette ville qui ne veut clairement pas de nous ? Allons dans le Michigan faire la révolution !" s'offusque-t-elle, en même temps qu'elle rampe pour payer son loyer et rouler sa bosse dans Greenpoint.

Son copain, Adam (incroyable Adam Driver), sorte d'ersatz beatnik aux faux airs gainsbouriens, incarne parfaitement l'humeur de la série : à la fois cynique et romantique, indolent et nerveux, il est un monstre doublé d'un seigneur. Marnie dira de lui : "On ne sait pas si c'est un fou ou un génie".

Car, systématiquement, le doute plane sur le mérite des personnages. L'ambivalence renouvelée de leur tempérament les rend humains, insaisissables. La profondeur des caractères qui affleure dès les premiers épisodes, les réactions complexes, en cascade, l'entremêlement de doutes, d'erreurs et regrets libèrent chez nous un souffle de soulagement : ouf, comme dans la vraie vie.

Girls refuse le manichéisme américain - Soshanna, plutôt bien-pensante, est tournée en dérision. Et cet anti-puritanisme réussit à ne pas se vautrer dans l'impudeur complaisante. On débat sodomie à sec, avortement raté, sperme contaminé et MST, mais jamais on ne tombe dans le gore.

L'étrange est subtilement distillé, toujours avec humour, la transgression est tamisée, la gène banalisée.

Et parce que ça vient des Etat-Unis, on ne s'étonnera pas que cette nouvelle vague d'auteurs soit financée par ceux de 40 ans toujours puceau et En cloque, mode d'emploi.

http://www.youtube.com/watch?v=NFX3j0q6kPk