Par Denise Bordes

Les installations laissent parfois le spectateur même le plus généreusement averti perplexe, et souvent sans émotion. Mais il en va tout autrement lorsqu'on pénètre dans l'univers de Chiratu Shiota. L'artiste japonaise née en 1972 à Osaka, qui vit et travaille à Berlin depuis 1996, expose à La Sucrière de Lyon son "Labyrinth of memory", une sorte de conte funèbre et merveilleux.

Ce qui frappe dès l'abord, c'est la dramaturgie gigantesque à laquelle on est confronté : une immense toile d'araîgnée faite de cordelettes noires et obscures contient en son centre seize robes blanches de mariées-fantômes, accrochées à des cintres et qui unissent leurs traînes de six mètres de long.

Les robes sont alignées à la façon de statues grecques, ou de kouros antiques, surdimensionnées avec un mètre d'envergure d'épaule et trois mètres de hauteur. Le corps a disparu de ces cocons vides mais a laissé son empreinte, donnant au spectateur le sentiment étrange d'une présence humaine , mais à jamais figée. La blancheur immaculée de ces longues silhouettes blanches, soulignée de façon inégale par l'éclairage, contraste avec l'imbroglio noir des fils de coton qui tissent une façon de grotte mortuaire. On entre dans la matérialisation d'une image mentale.

La performance technique impressionne, mais aussi la force d'invention. Chiratu Shiota imagine ses oeuvres in situ. Elle s'est enfermée seule, pendant deux heures, dans cette ancienne usine et a cherché à utiliser l'architecture, le plafond, les trois rangées de piliers comme une structure. Elle a voulu par les grandes robes blanches rendre hommage à Lyon, la ville de la soie et du tissage. Le résultat est une oeuvre étrange, fascinante.

Le spectateur, invité à marcher dans ce dédale mystérieux, doit trouver son chemin et sa place. Sans doute cette déambulation à travers cet incroyable tissage peut-elle lui suggérer la complexité d'être. Elle le confronte en tous cas au travail de l'artiste. Ici tout est silence et recueillement.

Ce labyrinthe de la mémoire prête à de multiples interrogations : l'ensemble est-il féerique ou cauchemardesque? Ces robes convoquent-elles des souvenirs? Soulignent-elles des absences? Le temps est  suspendu. Tout ici est relié. Puissance des liens interpersonnels. Force de l'oeuvre artistique qui impose une cohérence à une vie qui n'en a guère.