Vendredi, je suis retournée voir l'ostéo bizarre qui pense que je suis passée sous un troupeau d'éléphants petite.

"Vous avez déjà eu un accident de voiture ?" m'avait-il demandé jeudi dernier, inquiet.

Après trente minutes de méditation intense du côté de mes racines grasses : "Ou tombée d'une échelle ?"

Je voyais bien que l'idée d'un drame d'enfance lui tenait à cœur.

"Je me suis foulée la cheville en luge il y a quinze ans, à Névache"…

Etre en culotte devant un étranger rend taiseux. Surtout quand les circonstances de votre vie de chômeuse vous poussent à porter des culottes usées, transparentes, flirtant avec l'inter-fessier et ornées de nounours en strass qui s'effritent.

Avec son air serein, l'ostéo me disait de me détendre, la tête dans mon aine, la main sous mon coccyx. Je pensais à ma culotte de fille qui a loupé le virage de l'âge adulte, mon ventre gargouillait, il insistait pour que je me détende, je me disais « mais détends toi salope de vieille garce » ! Tout ça me tendait davantage.

C'était la première fois que je voyais un ostéopathe. Je pensais qu'il allait me toucher trois cervicales avec deux doigts, m'engueuler parce que je dors à plat ventre (c'est plus pratique quand on bave) et me passer de la pommade sur les tempes. Pas que mon attirail à procréer serait à l'honneur.

"Oulala c'est le bordel là-dedans", a-t-il fini par conclure, l'oreille sur mon ventre.

"Il faut que je vous revois, je n'ai jamais vu ça".

Quand un médecin - même un qui a une main de Bouddha sur sa carte de visite - vous dit "je n'ai jamais vu ça", vous cessez de dormir. Dans mon cas, de m'alimenter également.

J'ai immédiatement mis ma mère sur le coup. Elle a une patience d'or avec les musiques d'attente de répondeurs. Elle tient ça de son père qui a fait la guerre d'Algérie. De plus, je ne me suis officiellement jamais droguée, je n'ai avorté qu'une seule fois et je gagne plus ou moins honnêtement ma vie depuis six ans. Toute cette sagesse vaut bien quelque assistance téléphonique.

Après une semaine d'insomnies aérophagiques et de persévérance maternelle, nous obtenions un rendez-vous d'urgence au temple de la manipulation.

Harnachée dans un shorty noir en Gore-Tex, j'étais prête à soulever la jambe, tirer la langue, parler de la carrière de mon transit.

Dans la salle d'attente, je me répétais : il va trouver quelque chose, il va trouver quelque chose d'exceptionnel. Mon père n'a rien trouvé, mon frère non plus, beaucoup d'hommes ont cherché, mais l'ostéo chelou de l'avenue de Saxe va trouver. Il va me rendre la singularité que la vie a bouffée. Je vais enfin connaître un destin héroïque. Pas dans la chanson, l'écriture ou le cinéma. Dans la Médecine. Je savourais mon privilège. Je suis un cas d'espèce ! Je suis un cas d'espèce ! Alléluia !

J'arrivai, transpirante d'émotion, dans son bureau. J'étais gaie comme un pinçon, il avait l'air surpris. En moins de deux, j'offrais mon corps à la science, nue sur la table d'exploration. Avec la bravoure du condamné dont on va parler pendant des siècles. Je m'étais même lavé les dents six fois de suite pour honorer d'un sourire impeccable l'annonce de mon entrée au laboratoire des cas d'espèce.

Mon bas-ventre ne l'intéressait plus, il s'inquiétait de mes orteils. Merde, je n'avais pas prévu le coup du bavardage avec les doigts de pied. Je les avais certes peinturlurés d'un vernis NEON (et ouais LaGrandeAgathe, je lis tes articles), mais la corne de mon index rejoignait celle de l'os sépaloïde et comme j'avais porté mes espadrilles tout l'après-midi, je devais probablement sentir le renard mort.

Apparemment, les médecins doivent s'entraîner sur des renards morts à l'école. Il n'a pas moufté. Ses yeux tremblaient légèrement. Je le laissais converser avec le cosmos des arrangements de ma célébrité. Je pensais qu'il fallait que je donne ma dédite pour l'appartement, que j'écrive à mon père, que je résilie mon contrat avec Free. Je ne sais pas si on peut passer des coups de fil depuis le laboratoire des cas d'espèce ? J'allais donner mon iPad à Sophie pour l'aider dans son célibat, mes DVD à Thierry qui saurait apprécier le geste, mon bracelet chéri en ivoire à ma fille hypothétique via mon testament et filer vivre librement ma nouvelle vie de cas d'espèce.

Moi, en tant que cas d'espèce, je trouve que les gens s'en font pour un rien. Ils devraient se prendre par la main et assumer leur choix. Nous, les cas d'espèce, notre philosophie, c'est de vivre dans le respect de l'autre, de ses convictions. On n’est pas du genre à se la péter. On tolère bien la normalité. On n'y adhère pas, c'est tout.

"Vous êtes venue accompagnée aujourd'hui".

"Ah non, je suis venue seule".

"Si si, vous êtes accompagnée, je sens une autre présence, très forte".

Le renard peut-être ?

Merde alors, apparemment, je souffrais de schizophrénie palpable (ou bien docteur Mabuse souffrait de démence mentale ? Mais non, sinon pourquoi aurait-il 120 m² sur l'avenue de Saxe ?).

J'étais accompagnée ? Mais de qui ?

Qu'allais-je faire de cet autre encombrant qui me suivait à mes rendez-vous médicaux, qui sait, peut-être même au supermarché ou sous la douche ? Devrais-je partager la préciosité de mon cas d'espèce avec quelqu'un ? S'il lui prenait l'envie de me dégager ?

"Docteur, pouvez-vous dire à mon autre de me laisser ?"

"Non, je ne peux pas chasser l'homme que vous aimez".

Il s'était rapproché de mon cœur et le pressait ardemment.

" Vous allez vous sentir mourir, c'est normal".

Je pensais "con de hippie bourgeois lâche mon poitrail connard", mais je n'avais plus de souffle. J'agitais les jambes.

"Vous faîtes fausse route en essayant de vous débattre ; vous êtes un cas d'espèce, vous êtes amoureuse".