Par Cora Li

Une triste soirée pluvieuse de juin, après avoir fait un crédit de PAP pour payer vos impôts, vous vous dites qu’un salaire de 1490,02 euros sur 12 mois à Paris pour un poste à semi-responsabilité dans le culturel a fait son temps et qu’il serait bon d’aller voir si l’herbe est plus verte hors des frontières. En outre l’idée d’un deuxième Erasmus à l’aube de la trentaine vous séduit plus que l’option trouver un nouveau boulot à Paris/sites de rencontres/rencontrer un mec riche/arriver à garder le mec riche/acheter beaucoup de lingerie/partager un T1 kitchenette parce que riche ne veut pas dire propriétaire (au mieux, il vous paye vos demis dans un quartier gentrifié)/envisager la case enfant/avoir mal/faire l’enfant/chercher un T2 pour mettre l’enfant/chercher un job mieux payé pour élever l’enfant/etc., etc... (fonction vivre en France / return [vie chiante]).

En « un clic sur la toile », vous apprenez l’existence de la VIE, ou plutôt du V.I.E. Derrière le V.I.E se cache le Volontariat International en Entreprise.

Le V.I.E peut vous éviter cette vie de merde pendant au moins deux ans

Cet acronyme serait le résultat du jeu de mots d'un fonctionnaire du public que ça ne m’étonnerait pas. Ils ont dû bien se marrer dans le bureau 338, c’est Gérard du service informatique qui a eu l’idée au pot de 20 ans d’ancienneté de Marie-France : « un V.I.E ça change la VIE ! ». Sur la page d’accueil du site des V.I.E, vous apprenez que le « V.I.E met un coup de boost à votre carrière », qu’une expérience à l’international vous rendra « compétitif sur le marché de l’emploi », que le V.I.E est un « statut avantageux pour l’employeur et le volontaire » et autres petites phrases choc concoctées amicalement par Gérard et Marie-France – sans oublier leur stagiaire Clotilde – et validées par le service Marketing. Séduisant, jusque-là tout va bien. Mais où partir, Gérard ? Où travailler ? Dans quel pays en voie de développement se dorer la pilule aux frais de l’Etat ? Comment faire ?

Après avoir renseigné moult données personnelles, vous consultez les rubriques audiovisuel, culture, multimédia, journalisme et communication, dans MONDE ENTIER et vous réalisez que V.I.E est plutôt réservé à 99,87 % aux diplômés d’école de commerce ou d’ingénieur, pour des entreprises françaises en général implantées à l’étranger pour des raisons de défiscalisation ou d’économies de personnel (toi, là, le grand libéral tombé sur cet article et souhaitant poster une statistique contradictoire ou aboyer, je te prie de t’abstenir, j’ai pas dit que c’était mal) puisqu’il tombe environ 1 offre tous les 5 jours et demi dans vos secteurs, soit le 0,13% restant. La contrepartie si vous percez ? Une vie d’expat, un salaire (pardon une « indemnité ») fixe que c’est POUR TOUT LE MONDE PAREIL que vous soyez commercial à cravate chez Peugeot ou programmeur Python chez JaimeleGoulash.com. Indemnité évidemment 3 ou 4 fois supérieure au salaire moyen local, selon la destination (sauf pour ceux envoyés à Londres, qui subissent un entubage massif avec des salaires de stagiaire dans la ville la plus chère du monde).

Un soir, une offre arrive, et oh Byzance elle vous correspond tout à fait.  Une PME ? Pas grave. A Buca… Buda… Bulga… en Syldavie ? Pas grave. Allez Michèle, faut pas perdre de temps, la concurrence est rude. A partir de ce moment-là, ça se passe ainsi :

1/ Vous allez chercher une bière dans le frigo pour vous donner un peu de courage 2/ Vous retournez devant l’écran et cliquez sur le dossier poussiéreux : « JOBS » puis CV2009.doc 3/ Vous ajoutez deux trois lignes, embellissez le tout parce que c’est la mode des CV Illustrator 4/ Vous allez chercher une autre bière car maintenant il faut rédiger la lettre de motivation 5/ Il est 3 heures du mat, vous êtes allé chercher 5 fois de la bière et des cacahuètes, mais c’est bon vous avez cliqué sur « Valider ma candidature » 6/ Vous attendez  qu’une personne dans l’entreprise épluche les 3272 CV reçus 7/ On vous appelle 3 semaines après, vous passez des entretiens avec des inconnus, vous en passez un, deux, trois, quatre 8/ Vous "gagnez" les entretiens, vous posez votre dém’, faites un pot de départ où tout le monde vous demande pourquoi vous avez envie d’aller dans un pays de merde 9/ Vous débarquez en Syldavie. On vous installe dans une pièce glauque avec 25 no-life, vous restez ouvert d’esprit 10/ L’organisme public Ubifrance (dont le nom a probablement aussi été inventé autour d'un pot de départ) qui encadre le programme et votre entreprise n’ont pas prévu de vous avancer de l’argent, donc vous crevez de faim pendant 1 mois 11/ Vous recevez votre première indemnité et c’est là que tout commence, je vous le fais en accéléré et en caricaturé.

Le bureau où fut inventé le Volontariat International en Entreprise

Phase 1 : Les premiers jours, vous rencontrez d’autres « V.I.E »  qui travaillent tous dans le même secteur. Au choix la pharmaceutique, l’agro-alimentaire mafieux genre Monsanto, les industriels de l’automobile qui enlèvent les usines françaises pour les mettre dans des pays de pauvres. Tous les secteurs éthiques donc.

Pendant 6 mois vous n’en pouvez plus de kiffer, c’est Erasmus beauf tous les soirs, vous avez à nouveau 22 ans, vous partez en week-end dans des endroits complètement débiles qui entourent la Syldavie, vous trouvez tout génial surtout les bars et le prix des verres, Vous êtes jeune, pétée de tunes, invincible, vous ne comprenez rien au pays dans lequel vous vous trouvez et vous n’avez pas foncièrement envie de le connaître, mais ça vous fait marrer, ça fait marrer vos potes qui posent leurs RTT pour vous rendre visite, votre job n’a rien à voir avec la description initiale et ne vous rendra certainement pas plus « compétitif sur le marché de l’emploi », mais bon vous vous en foutez, vous vous sentez bien vivant.

Phase 2 : Au bout de 6 mois se produit un étrange effet de stagnation : vous ne savez plus très bien ce que vous foutez là ni pourquoi vous êtes venue, votre job est clairement décevant, l’ennui commence. Il fait moins 19 dehors, vous vous mettez à regarder des séries télé, traîner avec des gens de droite, choper un mec Syldave déjà en couple (qui n'est PAS l'homme sur la photo ci-dessous) et aller jouer au billard avec, vous en tombez amoureuse, devenez la maitresse du Syldave, etc.

Phase 3 : Vous réalisez que le V.I.E ou l’expat en Syldavie c’est quand même pas mal de mecs putassiers qui viennent choper du boobs local, ne pas payer leurs impôts la tête haute (exil fiscal). Vous tombez encore plus amoureuse de votre Syldave qui quitte sa meuf mais qui ne veut quand même pas de vous.

Phase 4 : S’en suit une sorte de dépression d’un an. Vous êtes tout le temps malade, accusant les effets de la Phase 1 et de la nervosité amoureuse non satisfaite. Vous apprenez le syldave. C’est un échec cuisant, mais plus rien ne peut vous empêcher de conquérir cet homme exotique qui ne veut pas de vous. Vos amis vous manquent, mais vous avez trouvé un vrai ami avec une bonne épaule pour pleurer, donc vous restez. Vous restez également, car vous vous vivez dans 80 m².

Scène de vie Syldave

Phase 5, année +1 : vous n’aimez plus trop la Syldavie et vous avez terminé votre deuxième crise d’ado, vous rempilez pour 1 an à cause du Syldave, qui ne veut toujours pas de vous (mais vous vivez toujours dans 80 m²).

Phase 6, année +2 : Le Syldave ne veut toujours pas de vous mais continue à vous vampiriser cruellement, vous rempilez pour potentiellement 5 ans dans un job de riche, mais chiant (là c’est n’importe quoi, ni votre vie, ni votre V.I.E n’ont plus de sens et vous avez vraiment perdu toute confiance en vous).

Phase 7, année +2 et 1 semaine : comme prévu par la loi des échecs magistraux, le Syldave vous laisse tomber complètement pour aller vivre avec l’autre meuf dans un pays riche (évidemment, il vous ment au passage). Vous sortouillez avec d’autres mecs expatriés mais ça ne marche pas du tout, vous avez subi un traumatisme de l’amour, vous êtes inapte aux sentiments, vous êtes arrivée à un niveau où vous pourriez témoigner dans « C’est ma vie » sur M6. Vous vous mettez au vélo elliptique et à la peinture à l'huile.

Phase 8, année +2 et 8 mois : entre deux massages et une séance de jacuzzi, une mouche vous pique. Vous avez mis deux ans à prendre conscience que le jacuzzi et le 80 m² ne font pas le bonheur, que la Syldavie et le Syldave ne vous rendront pas heureuse, jamais, que vous êtes entourée de beaufs dans un pays de beaufs, sauf exceptions (toi, toi et toi là, peut-être). Vous vous décidez enfin à repartir. Avant de rentrer, vous trouvez un job en France et vous faites un grand voyage.

Phase 9, année +3 : c’est le moment de faire le bilan. Votre VIE n’est plus vraiment merdique, votre V.I.E était assez merdique. Vous n’avez plus de repères politiques, sentimentaux, amicaux, mais vous savez que vos valeurs profondes sont solides et vous les avez mémorisées après cet échec. La crise est passée, mais votre V.I.E se résumera quand même à une grande histoire d’amour ratée, entre vous et un pays, et puis entre vous et cet homme. Vous êtes allée si loin dans des endroits et des situations grotesques, que vous acceptez maintenant plus facilement la normalité. Tout ça, la page du site Internet des V.I.E n’en parlait pas.

Quelle belle tranche de V.I.E, me soufflent Gérard et Marie-France, depuis le bureau 338.