Par Filou

J'ai 28 ans et depuis peu j'ai le permis de conduire.

Depuis que je passe plus de trois heures par jour dans ma voiture, parcourant l'Ile de France en long, en large et.. de travers, j'ai découvert un monde nouveau.

Un monde loin des fantasmes vaseux d'un Walter Salles qui croit qu'une fesse et un peu de marie-jeanne suffisent à jouir sans entrave, loin des sensations grisantes de bolides vrombissants sur le bitume surchauffé, loin des pubs Audi où une berline rutilante arpente élégamment des paysages ensoleillés.

Non, quand je parle de la route, je parle de la vraie route : la route embouteillée sous le soleil de midi, saturée de gaz d'échappement, la route cabossée où déboulent scooters et vélos de toute part et à tout instant, la route délavée par la pluie parisienne un matin de février avec rire et chanson en fond sonore quand on croise une 107 kid encastré dans un 35 tonnes. La vraie route, celle des VRP, des coursiers et des livreurs de paupiettes de veau.

Cette route, elle se vit intensément, dans sa chair. Cette route elle te marque, elle te modèle.

Si la mère de Forest Gump considérait qu'on pouvait tout connaître d'une personne à ses chaussures, j'ai tendance à croire qu'on peut en apprendre pas mal grâce à sa conduite.

Dans la vie, il y a de tout, des gens courtois, gènéreux, hypocrites, égoïstes, des gros cons, beaucoup, et un peu moins de gens admirables. Mais la pratique fait qu'au premier coup d'oeil, il est difficile de se rendre compte de qui est qui, une tonne de petites règles de politesse suffisant à lisser les caractères. Les cons se cachent bien.

Heureusement, la route les révèle. L'habitacle du véhicule leur confère un anonymat justifiant l'abolition des règles de vie commune.

La petite Mini rose renferme une bimbo au volant. Mais pourquoi roule-elle si doucement en faisant des zig zag ? Ah oui, elle essaye d'écrire un texto à propos de sa nouvelle épilation avec ses faux ongles.

Elle croise son équivalent masculin dans son Audi TT noir mat avec jantes chromées, solaires pilote sur le nez, qui déboule de la voie de bus en klaxonnant (le même mec qui t'insulte parce que t'es trop lent au feu rouge). Bluetooth à l'oreille et Rolex au poignet.

La mini rose et l'Audi TT sont sûrement ensemble dans la vie, mais sur la route, ils se chinent, rechignent et démarrent avec fureur.

Le pire c'est qu'ils croient que la route est à eux, alors que la route, tout le monde le sait, elle appartient aux taxis... Lions du bitume, rois de l'asphaltes, jouissants de nobles privilèges acquis par une charge au prix fort.

Nous pauvre tiers roulant, nous ne pouvons user des mêmes voies que ces aristocrates sur roues, nous n'avons pas les mêmes feux, pas la même signalisation, pas les mêmes parkings. Et celui qui ose ne pas laisser passer le taxi s'en mordra le pare-choc, certain que tous les taxis solidaires du coin débarqueront dans l'instant pour constater que vous, pauvre gueux des pavés, vous ne savez pas conduire de naissance.

Un seul usager du parc routier peu soumettre le taxi, le rutilant policier, pour qui il n'est pas question de privilèges, mais d'absence absolue de règle. "La loi c'est moi", hurlent ses gyrophares éclairant votre boueuse charrette de leur soleil bleuté. Ecartez-vous, le prince passe, faites-lui place, de ce château de carte il est l'as.

Et moi, pauvre mortel, tétanisé par la peur dès qu'il s'agit d'entrer sur le periph, conducteur maladroit qui reconnait ses compagnons d'infortune au fait qu'ils mettent leur clignotant toujours un peu trop tôt et qu'ils passent au croisement toujours un peu trop tard, je regarde tout ce beau monde. Je le regarde tellement que je ne me rends pas compte que le pont que mon GPS indique est en travaux et déjà je plonge, je plonge...

Toi qui roule au son des klaxons énervés des usagers zélés, toi qui comme une olive dans un Martini te demande pourquoi tu n'es pas resté à glander au soleil, toi que même les petits vieux en R5 insultent, te rends-tu compte que la route, la vraie, est celle qui nous conduit là où nous finirons tous.