Par William Penet

Réduire notre dépendance aux TIC pour réduire nos tics.

Ils sont parmi nous. Omniprésents. Ils ont envahi notre quotidien de manière insidieuse, on ne les voit pas, on ne les entend presque pas mais ils constituent pourtant une réelle menace pour notre société. Pour une fois, ce ne sont ni les Chinois, ni les Juifs. Ce sont les tics verbaux.

La scène se déroule dans un café. Deux jeunes branchés discutent : « je reviens de Londres ; ça te tente un weekend à Berlin ? Tu connais pas La Concrète ? T’es trop out ».

La discussion n’est pas très intéressante mais ce n’est pas ça qui dérange.

Dans le lot de débatteurs, la représentante de la gente féminine fait honneur : « Nan mais cette salade elle est oufissime, elle est archi fat […] tu vas voir c’est chanmé ». Puis, un peu plus tard, à un ami qui vient d’arriver : « Prends ça, c’est une grosse salade de bâtard, elle est trop bonne ».

Passons sur l’agacement provoqué par une telle diarrhée de tics verbaux, accompagnée par force gesticulation, recoiffage de frange et consultation d’iPhone. Le problème ici est que l’on sort de sa phrase comme l’on sort d’un film de Lynch : on n’a rien compris et c’est franchement chiant.

Qu’est-ce qui rend la salade si délicieuse ? Qu’elle soit « oufissime » rend perplexe. « Archi-fat » et « grosse » laissent penser qu’elle est copieuse. Soit. Néanmoins, la quantité n’a jamais fait la qualité. « Trop bonne » … Trop bonne pour son pote ? Il ne la mériterait pas ? Que va-t-il se passer s’il la commande quand même ?

Bel exemple de parler pour ne rien dire. La faute à l’emploi de ces mots réflexes. Ces « adjectics » polluent notre langue, l’appauvrissent.

La liste d’exemples est longue : « p’tit », « je suis désolé mais … », « à un moment donné », « trop », « en mode », « tu vois », « voilà quoi », « truc », « juste », « c’est vrai que », « un pur », ou encore les recours aux superlatifs (« oufissime »), le passage au discours direct (« et là le mec me dit : non mais attends blablabla »), « c’est chaud », etc.

Dire « c’est chaud », en réaction au propos de son interlocuteur, c’est refuser de faire l’effort de trouver le mot correspondant à une pensée précise. On comprendra que « c’est chaud » permet de déplorer. Mais se cantonner à cette seule éructation, c’est abandonner la possibilité de donner du relief à sa réponse, du relief et surtout du sens.

Les tics, inconsciemment utilisés, réduisent la communication au nom d’une certaine paresse intellectuelle. Ne pas faire l’effort de préciser son propos, s’en remettre à des mots-repères, se retrancher derrière des barrières verbales, équivaut à refuser l’échange.

La grognasse en leggings American Apparel, en ayant constamment recours à des « oufissime » ou des « chanmé de ouf » laisse à ses interlocuteurs le soin de faire à sa place le travail de contextualisation. On ne saura jamais pourquoi cette putain de salade est « trop bonne ».

On pourrait ergoter à satiété sur l’origine de ces tics. C’était mieux avant ? Il y a fort à parier que les tics ont toujours existé. A écouter parler les générations plus anciennes, on remarque quand même moins de tics. Qu'est-ce qui aurait facilité leur prolifération ? Il est surement pertinent de pointer du doigt les Technologies de l’Information et de la Communication (les … TIC) qui, en nous faisant rentrer dans le monde de l'instantané, nous ont fait perdre en qualité d’expression. Qui dit instantané dit réactivité, et non pas réflexion.

Aujourd’hui, il faut aller vite. Comme lorsqu’on tape au clavier et que l’on en vient à écrire plus vite que l’on ne pense. Ce qui donne des énormités syntaxiques et orthographiques (« ‘lu, xoxo, kikoo lool »). Que l’on retrouve à l’oral (le magnifique « mais … LOL !!! » ?).

A l’écrit, à l’oral, on ne dispose plus du temps nécessaire. L’urgence que nous impose une société modelée par son recours compulsif à des technologies superfétatoires nous force à simplifier nos phrases. Et donc notre pensée.

C’est là que réside le danger final : l’appauvrissement des sens. Littéralement : l’ouïe, l’odorat, le goût et la vue sont en péril ! Car, pour reprendre le propos de Renaud Camus, si l’œil voit, c’est l’esprit qui nomme. Autrement dit, c’est la langue qui montre, sent, entend et goûte le monde.

Et comment ne pas faire le parallèle si évident avec Orwell et 1984 ? La simplification lexicale est un hommage effrayant à la novlangue évoquée par Orwell dans son ouvrage. Cette langue, entièrement retravaillée par le pouvoir en place, est dépouillée. Seuls quelques mots restent pour évoquer grossièrement des objets, des concepts, des situations. Parfois tout à la fois. Les mots sont réduits à une ou deux syllabes pour pouvoir être prononcés très rapidement et avec le moins de réflexion possible. L’objectif étant, en faisant disparaitre le mot, de faire disparaitre le concept. Et donc d’annihiler toute pensée subversive.

Une relecture de 1984 est aujourd’hui nécessaire. Les limites de la langue sont les limites du monde.