Par Chris, illustrations D. Sanders

En faisant le cumul des faux trailers diffusés, des goodies vendus, des lignes de blogs leur étant consacrées et du nombre d’interviews données, on pourrait facilement résumer l’actualité des salles obscures 2012 à deux films. Deux trilogies, l’une finissant, l’autre débutant. Deux univers fantastiques et fantasmés par de nombreux lecteurs. Deux histoires mettant en scène sur plus de 6h – comptons sur Peter Jackson pour remplir le coffret DVD collector de versions Director’s Cut à rallonge – des vrais héros luttant contre le Mal et le Chaos.

Et il ne s’agit pas ici de disserter sur les qualités héroïques respectives de Bruce Wayne et de Bilbo, même si le cross over  serait curieux : « Tiens Bruce, je t’ai préparé ton herbe à pipe. » « Arrête avec cette saloperie, t’en fous plein ma caisse ! », ni de discuter sérieusement de l’engouement des foules et des réalisateurs, en ces temps de crise, pour des personnages relativement dénués d’ambivalence, ni encore de l’influence du modèle de la série TV, induisant de plus en plus fréquemment au cinéma des suites dont la pertinence peut être questionnée (l’histoire de Bilbo le Hobbit n’a finalement nécessité que 312 pages à JRR Tolkien).

Non. Ici, notre intérêt se porte sur ces personnages de l’ombre aussi addictifs pour le téléspectateur qu’ils sont importants pour la trame de l’histoire – que l’on songe ici au brave Alfred ou à ce bon vieux Gandalf (sans qui la Communauté serait encore à chercher la sortie au fond de la Moria et à en compter les nains morts, tandis que Bruce croupirait, le nez coulant, dans son orphelinat). Des personnages joués par des acteurs au pedigrée irréprochable, tant Sir Ian McKellen que Sir Michael Caine (Son Altesse Sérénissime elle-même ne s’y est pas trompée). Et les rangs sont fournis.

Car au cinéma, les seconds couteaux se déclinent de la même façon que la panoplie du Maître Sushi. Il y a couteaux et couteaux. Pourtant, sans eux, ni gros bras balafrés, ni vils conseillers, ni méchants sans cœur, dont on s’interroge dès leur apparition de quelle façon sadique – mais méritée – ils trouveront la mort pour tous ces vols d’oranges et ces enfants kidnappés, ni idiots du village permettant au jeune premier de briller de mille feux grâce à son intelligence, sa beauté, son courage et sa coupe en brosse. Incarnant bien souvent, donc, les rôles ingrats du cinéma, ces derniers peinent aussi à obtenir la reconnaissance du spectateur (sauf celui, adepte de la théorie du complot, qui pense trouver dissimulé dans le générique un indice-clef sur la mort de JFK et qui s’assure de la véracité de chaque nom présent dans celui-ci).

Ces comédiens font preuve, toutefois, pour nombre d’entre eux, d’un vrai talent, qui reste cantonné aux apparitions de courte durée et aux répliques quasi monosyllabiques.

Hugo Weaving, que l’on retrouvera dans Bilbo le Hobbit, est l’un des héros du genre. Son nom ne vous dit rien. Bien évidemment. C’est l’un des critères de reconnaissance de ces célèbres « John Smith » du cinéma. Il a d’ailleurs incarné le plus légendaire d’entre eux. L’Agent Smith, protecteur de la sacro-sainte Matrice. Déjà une trilogie pour cet acteur décidemment coutumier du fait, puisque que vous avez également reconnu Elrond, Seigneur des Elfes, issu de la saga du Seigneur des Anneaux. Une filmographie solide, donc. Eclectique aussi.

C’est là une seconde marque de fabrique des acteurs de seconds rôles. N’étant pas des têtes d’affiche, ces derniers peuvent explorer, bien plus facilement, les différents horizons du 7ème art. Ainsi, l’Agent Smith fut-il précédemment affublé de boas en plumes et de paillettes pour se déhancher dans le désert australien aux côtés d’une certaine Priscilla. On lui doit également plusieurs voix connues dans des films aussi différents et palpitants que Babe, Happy Feet ou Transformers – tout de même plus reposant que ces interminables chamailleries avec un Néo, somme toute, bien impertinent.

S’il est vrai qu’il n’est pas rare de voir apparaître dans la filmographie de tous les comédiens, quels qu’ils soient, de nombreux films inconnus ou de petits rôles, souvent à vocation alimentaire pour le jeune débutant, la particularité de ces acteurs « sidekick » est de ne pas accéder à des rôles principaux. Il est d’ailleurs significatif que le seul rôle-titre d’Hugo Weaving fût V pour Vendetta, rôle pour lequel l’acteur dût porter un masque tout le long du film, le rendant non identifiable aux yeux du grand public, anonymat quand tu nous tiens.

Mais pourquoi ce maintien dans l’ombre ? Souvent, cela tient à leur physique atypique, cette « gueule » de cinéma que chaque réalisateur recherche avidement pour donner une profondeur « naturelle » à ces personnages torturés, méchants, sadiques, ambigus, détestables, que les héros, lisses, ne peuvent pas se permettre de posséder, exigences hollywoodiennes obligent. Et c’est là que le bât blesse, car lorsqu’un physique vous entraîne à jouer des personnages mafieux ou ripoux, peu de réalisateurs se risqueraient à prendre le public à contre-pied pour leur offrir un rôle de défenseur de la veuve et l’orphelin.

Le délit de faciès n’est donc pas l’apanage des physionomistes de clubs et des contrôles d’identité, les directeurs de casting aussi ont leurs têtes de turcs. Et ce n’est pas William Fichtner qui nous dira le contraire. Bien qu’apparaissant en téméraire directeur de banque s’opposant au Joker dans le deuxième opus de la saga The Dark Knight, cet acteur se retrouve très fréquemment limité à des rôles de militaires ou policiers, au pire loyaux (Armaggedon, Pearl Harbor, Black Hawk Down), au mieux soudoyés (Heat, Prison Break), ayant tous un tempérament opiniâtre et autoritaire.

Ni Luis Guzman, ni Joe Viterelli ne sauraient non plus démentir cette chronique. Les Messieurs Cigarillos et Macaroni du cinéma américain ont en effet multiplié les rôles – souvent à la limite de la caricature – dédiés à des personnages aux origines ethniques marquées, monopolisant ainsi la niche des mafieux cubains ou italo-américains au cinéma. Même si l’humour leur permet, parfois, de (é)migrer vers un registre plus léger. Car les comédies, elles aussi, usent fréquemment des seconds rôles emblématiques, tel Zach Galifianakis « Le Barbu » (Jackpot, The Hangover, The Campaign) ou Anthony Anderson « Le Gros » - ainsi que « Le Black à la voix de fille» - (Big Mama, Fous d’Irène, Scary Movie 3 & 4, Transformers), sur qui repose très largement le ressort comique de ces long-métrages américains.

Parfois, ces seconds rôles, bien loin d’avoir une physionomie accrocheuse, représentent justement tout l’inverse grâce à un physique plutôt banal, à l’image de David Morse (La Ligne Verte, Dancer in the Dark), John C. Reilly (The Thin Red Line, The Aviator, We Need to Talk About Kevin), ou encore Pierre Tornade (Le Chant du Monde, Dupont-Lajoie, La 7ème Compagnie) et Maria Pacôme (Les Gorilles, Le Gendarme de St-Tropez, La Crise) pour le cinéma français (car oui, le phénomène est universel et ne date pas d’aujourd’hui).

Leur physique, qu’il soit banal ou particulier, devient alors un handicap pour devenir l’acteur vedette de films qui ne supporteraient pas l’amalgame avec l’image que renvoient ces acteurs. Mais là encore, il y a film et film. Effectivement, il serait impensable de retrouver Luis Guzman, tête d’affiche du prochain James Cameron, mais d’autres réalisateurs moins connus pourraient faire le choix de confier à ces acteurs des premiers rôles à contre-emploi. Ainsi, le réalisateur Rowan Woods a-t-il dirigé Hugo Weaving dans le rôle principal de Little Fish aux côtés de Cate Blanchett. Rôle pour lequel il obtiendra la récompense du meilleur acteur de l’Australian Film Institute.

Plus récemment, Jake Schreier a fait appel à Frank Langella (Good Night and Good Luck, Frost/Nixon), un autre second couteau du cinéma américain, pour lui offrir le premier rôle « humain » de son premier long métrage, Robot&Frank – film dans lequel on retrouve également les actrices Susan Sarandon et Liv Tyler.

Car, inversement, le second rôle attire. Ce dernier se mue en une vraie prise de position pour les acteurs, tant par rapport à leur carrière que pour la liberté d’expression artistique qu’ils y gagnent. Il faut dire que des actrices comme Judith Dench ou Maggie Smith, de même que Kevin Bacon et Ian Holm, ont des parcours cinématographiques à faire pâlir un bon nombre d’interprètes de premier plan. Ces quatre-là ont en effet travaillé avec les plus grands réalisateurs, de James Ivory (A Room With a View) à Steven Spielberg (Hook), en passant par Herbert Ross (California Hotel, Footloose), Ridley Scott (Alien), Oliver Stone (JFK), ou encore David Cronenberg (Naked Lunch).

Ainsi, nombreux sont les acteurs qui choisissent le second rôle pour s’offrir la possibilité de tourner sous la direction de réalisateurs de talent, confirmés ou en devenir, afin de redynamiser une carrière un peu flottante ou de se détacher de cette image lissée, hollywoodienne, qui colle à la peau des acteurs phares. La comédienne Sigourney Weaver a ainsi pu jouer des petits rôles dans des films tels Soyez sympas, rembobinez de Michel Gondry ou encore Cedar Rapids de Miguel Arteta. Dans ce dernier, elle tient le rôle d’une « cougar », bien loin de la dompteuse d’Aliens baveux et dégoulinants. De même, Liv Tyler, plus habituée aux premiers rôles larmoyants, a fait une apparition inattendue en interprétant une junkie en perdition dans le film Super de James Gunn (à qui l’on doit le scénario de Dawn of the Dead, le remake du film Zombie).

Le recours au second rôle apparaît donc pour les acteurs comme un véritable moyen de diversifier leurs expériences cinématographiques, échappant aux préjugés qui peuvent peser sur les rôles-titres et se libérant des attentes du grand public. Le choix d’un personnage d’arrière-plan devient alors militant, permettant aux acteurs d’explorer des personnages plus complexes et d’imprimer sur la pellicule une image d’eux plus complète.