Par Marc Louis Bonomelli

Terrifiantes de beauté, saisissantes d'ingéniosité, les douze chansons de Lonerism, imaginé par Kevin Parker, font tutoyer la voute céleste au séquoia Tame Impala.

Mai 2010. L'infléchissable agence de notation Pitchfork n'est alors qu'un empire au seuil de sa gloire; l'ascendance du site musical de Chicago se borne aux frontières, extensibles, d'une relative confidentialité. Appelé un jour par la grâce, le Standard and Poor's de l'indé se fait l'écho, dans son département Best New Music, d'une véritable bombe. A retardement. Car Innerspeaker, le premier Tame Impala, n'explose pas sur le champ. Si le tube que l'album renferme, Solitude is Bliss, commence à faire des émules, il faut attendre l'automne pour entendre les premières vraies détonnations.

Cette année là les turpitudes estivales, sans doute, ont permis à l'entendement de saisir la maestria d'Innerspeaker : ses spirales ingénieuses, ses profusions mélodiques, l'incroyable contemporanéité d'un son qui prend ses racines dans les 60's et les 70's ( King Crimson, Pink Floyd, Iron Butterfly, Can, Manfred Mann, Jefferson Airplane, Cream), ses pronfondeurs insoupçonnées, la suavité du chant à la Lennon, qui, au lieu d'apparaître comme une tentative de mimétisme, tombe sous le sens.

Pavé jetté dans la marre d'un psychédélisme croupissant, sous les eaux usées d'influences quarantenaires, Tame Impala éclabousse de modernité. Parmi un public de plus en plus large, les clameurs vont bon train: "la claque", "une tuerie", "un raffut", "de la pure boucherie", côtoient quelque interjection époustouflée. Les détracteurs répondent encore du manque de jugement, au pilori du bon goût.

Deux ans ont passé, dans l'attente fébrile d'une seconde livraison. Entre-temps, l'encre de Kevin Parker, chef spirituel du quatuor australien, ne s'est pas tarie. Essentiellement composé en France ( la pochette du disque montre d'ailleurs le Jardin du Luxembourg, à Paris ), Lonerism s'offre, comme son prédécesseur, la patte de Dave Fridmann. A ce génial producteur, une poignée d'élus doivent, des Flaming Lips à MGMT, le carburant indispensable au lancement spatial de vaisseaux de son. Fridmann est au rock ce que Red Bull est au parachutisme. Un céleste monte-charge.

Sauf que Parker, à la différence de Felix Baumgartner, n'entend pas faire le grand saut. Pas de sound barrier en vue, quand on sonne plus vite que la lumière. En bon commandant, il tient le cap jusqu'aux étoiles. Et embarque avec lui, dans la cabine de pilotage, une galaxie d'effets inexplorés. Aux instruments de bord inchangés (indéchiffrables nuances de fuzz, wah-wah et autres phazer), se frottent quantité d'orgues et de synthétiseurs inédits. Les uns surlignent les morceaux de courbes protéiformes quand les autres, comme autant de queues de comète, répandent leurs poussières électroniques en myriades d'infimes loufoqueries, de vobulations, de bleeps.

L'azimut de l'expérimentation, cependant, ne se poursuit pas aveuglément. La route qui mène en territoires sonores inconnus est bordée de jalons trompeurs. Et maintes formations aventureuses ont pris pour la ligne d'arrivée de leur course folle ce qui n'était qu'une impasse (les dérives absconces, par exemple, de Radiohead, pour ses dernières sorties). Pis encore, un ravin fatal (on pense aux égarements sans retour de certains groupes de krautrock). Mais face à l'ordalie du deuxième album, Kevin Parker n'a pas cillé. Ni folie des grandeurs, ni attache peureuse au modèle du précédent succès. Le présent disque n'est nullement déraciné d'Innerspeaker, mais au contraire lui fait pousser de somptueuses ramures. Déconstruites, tortueuses ça et là, étincelantes à chaque fois.

On s'interroge: ce que Tame Impala a appris en explorations polymorphes, l'a t-il oublié en efficacité pop ? A ceux qui assimilent efficacité pop et hit secoue-bassin, passez votre chemin. Les autres, asseyez-vous, détachez les ceintures de vos routines et... Endors toi. Car les songes mélodiques qui traversent Apocalypse Dreams, réfléchissent Mind Mischief, promènent Music To Walk Home By, questionnent Why Won't They Talk To Me?, ou encore ensorcellent avec Keep On Lying, si imprenables qu'ils soient, rattrapent inévitablement l'auditeur aux écoutes. Et peuvent l'amener à effleurer de l'esprit les délires de leur concepteur. Les solitudes enchantées de Kevin Parker.