Par Chris (texte) & David Sanders (illustrations)

A en juger par les chiffres du box office, en 2012, mieux valait être soit producteur d’un film de SF, soit producteur d’une suite à succès, soit les deux. Cette dernière option restant une des plus rentables, n’est-ce pas Mr. Scott ?

A y bien regarder, en fait, la situation était la même en 2011 (Harry Potter et les reliques de la Mort - Partie 2 et Transformers 3 trustant le box office) ainsi qu’en 2010, où l’on retrouvait Toy Story 3 aux avant-postes. L’engouement des producteurs pour les films à suite n’est pas nouveau. L’histoire du cinéma est ponctuée, dès ses débuts, par cet exercice de style – que l’on songe, par exemple, aux différentes aventures de Charlie Chaplin (même s’il ne s’agit pas, à proprement parler, de suites), ou au Parrain, ou encore à la première trilogie Star Wars – mais le phénomène semble s’accentuer.

En cette fin d’année 2012, il faudra compter sur pas moins d’une vingtaine de films qualifiables de sequels (Taken 2, The Expendables 2, American Pie 4…) ou prequels (Prometheus, Bilbo). L’attrait pour le genre sériel est-il uniquement conjoncturel (problème d’investissement, besoin de personnages récurrents rassurants) ou traduit-il un mouvement plus global ?

Il faudrait bien sûr distinguer les films tournés en plusieurs parties (souvent des adaptations littéraires ; remerciements appuyés à DC Comics, J.K. Rowling et J.R.R. Tolkien) qui traitent tous de la même histoire jusqu’au dénouement final, des films prévus pour ne durer que 127 minutes mais dont le « succès populaire » impose une suite (on attend avec impatience Intouchables 2 en se demandant si François Cluzet remarchera). Il faudrait donc les examiner séparément. Il le faudrait. Mais nous ne le ferons pas.

Premièrement, car la frontière est parfois mince entre ces deux catégories de films. Il n’est pas certain que les réalisateurs de films tels Matrix ou Retour vers le Futur eussent prévu dès l’origine une intrigue aussi complexe que celle proposée au final. Ensuite, parce que les raisons qui gouvernent la production de ces sequels sont les mêmes, peu importe le cas de figure : la récurrence de personnages connus du spectateur, la récurrence du public, la récurrence des recettes, cqfd. Des études savantes tentent d’ailleurs d’expliquer ce phénomène par l’adaptation du cinéma aux stratégies économiques et médiatiques propres aux marques, tant il est vrai que la production, la promotion et l’exploitation d’un film sont facilitées par le caractère sériel de celui-ci (pour briller en société, allez donc lire ça).

Enfin parce que, de manière générale, ils témoignent du refus du cinéma actuel de prendre des risques scénaristiques.

Il est toujours plus simple d’étirer sur plusieurs heures une idée, un concept, que l’on sait déjà porteur de bénéfices, que de développer une idée originale (en tout cas, c’est ce que vous répondra votre banquier si vous tentez de monter un film). Et les producteurs ne s’y sont pas trompés.

Nous voilà inondés par la vague de sequel, prequel, spin-off (et bien sûr tout le merchandising qui l’accompagne), bref, de variations autour du même thème. Alors, le phénomène existe dans beaucoup d’autres mouvements artistiques, qu’ils soient littéraire ou pictural (Proust et son interminable quête du temps perdu, Picasso et sa période bleue, Peyo et sa période bleue). Pourquoi le cinéma serait-il différent ? Serait-ce là le mûrissement du genre cinématographique, qui rejoindrait ainsi les autres formes artistiques ?

Parfois l’exercice ne s’avère pas vain. Le travail de James Cameron sur Alien, le Retour, bien différent du premier opus de Ridley Scott, est enrichissant lorsqu’on compare la vision par deux réalisateurs d’une histoire et de sa suite. De même, la plongée dans l’univers « trilogique » de Georges Lucas ou de Francis Ford Coppola est une expérience en soi intéressante.

Néanmoins, à l’exception de ces dernières œuvres, la plupart des sequels tombent à plat, par manque d’ambition, par manque d’évolution de l’histoire racontée. L’idée originale s’épuise, le personnage principal et le spectateur également. C’est la petite mort du scénario et de la création.

La nouveauté et la prise de risque sont à chercher ailleurs. Du côté de chez HBO et AMC.

Oui, c’est vrai, on avait dit qu’on n’en parlerait pas, mais on fait encore ce qu’on veut… Les séries prennent de plus en plus le pas sur les œuvres cinématographiques. Ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. Boudée par le cinéma, considérée comme la cinquième roue de la limousine, la série TV a, depuis quelques années, récupéré l’audace (et les acteurs) du cinéma, devenant de plus en plus avant-gardiste quant aux scénarios proposés (24, The Office, The Wire, Mad Men, Breaking Bad), tout en habituant les spectateurs à la récurrence des personnages et à un lent déroulé de l’intrigue, influençant ainsi les standards du cinéma. La raison de ce nouveau souffle est simple : des millions de téléspectateurs, des millions de dollars d’espaces publicitaires, le besoin de se différencier des milliers d’autres chaînes câblées.

Alors, oui, là aussi, tout comme au cinéma, des longueurs se creusent, des atermoiements inutiles brouillent le fil de l’histoire, et, bien souvent, la complexité du propos nuit à l’idée originale – qui peut sincèrement déclarer avoir tout compris à la dernière saison de Lost ? Mais la série TV est aujourd’hui ce qui se fait de mieux en termes d’écriture.

Les scénaristes d’aujourd’hui sont-ils tellement moins bons que ceux d’antan qu’ils ne peuvent plus construire une histoire sans la décrire sur plusieurs heures de pellicule ? Ou bien le public est-il devenu beaucoup plus exigeant ? Certainement un peu des deux.

Le cinéma reflète la société dans laquelle il vit. Ses représentations sociales, tout comme ses tendances de fond. Les cinéphiles des années 2000, de manière générale, se satisfont de moins en moins des visions manichéennes de la société et exigent plus de finesse et d’intelligence dans le propos et la façon de le présenter. Certains scénaristes y voient un prétexte pour allonger la durée du film ou de la série, permettant de disséquer plus longuement les failles des différents personnages. Ils commettent l’erreur de penser qu’en étalant la confiture, on en mange plus.

Si la beauté est bien dans le détail, il faut savoir choisir celui que l’on va montrer au spectateur. Savoir mettre en lumière les éléments, créer du relief et du contraste. Hélas, peu de réalisateurs ou de scénaristes – et encore moins de producteurs – se risquent à trancher, par peur de décevoir le public. Car, vice-versa, « Nemo auditur propriam turpitudinem allegans » comme on dit chez nous. Nous sommes nous-mêmes fautifs de cette avalanche de plan-séquences.

« Would you like to know more? » comme nous le demandait-on dans ce film – ô combien sous-estimé – qu’est Starship Troopers. Non pas parce que Paul Verhoeven avait imaginé Denise Richards en commandant intergalactique ou parce qu’il avait prévu l’invasion soudaine d’armées insectoïdes propulsant leur bouse au-delà des limites atmosphériques, mais plutôt car il pose la question, en filigrane, de notre réaction face à l’inconnu.

Car c’est bien de cela dont il s’agit – plus que d’une crise des scénaristes – de cette société de l’information qui ne supporte pas l’inexpliqué. Les spectateurs veulent pouvoir contrôler l’histoire. Ils veulent savoir. Tout. Au risque d’être déçu, par l’histoire mais aussi par le cinéma. Plus nous chercherons à connaître tous les tenants et les aboutissants de l’intrigue, moins nous laisserons de place à l’imaginaire.