Par Sa-de

Toute gratification est embarrassante. A fortiori celle des vaniteux.

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Chaque année, la riche famille du cinéma s'offre le privilège de se retrouver en huis clos pour se beurrer le cul, façon festivaliers chics, en smoking. Chaque année, le rituel millimétré faussement désinvolte de leur remise de prix met mal à l'aise.

Maniérisme et flons-flons occupent les deux heures d'antenne.

Les bonnes élèves de l'Académie ont les fesses rosies par la flatterie. Seydoux, Cotillard et Bejo rivalisent d'affectation : "Mais tu es là ce soir ?", "Tu passais dans le coin ?", "Comment as-tu su qu'on se beurrait le cul ici, à l'improviste ?".

Dehors, les intermittents se les pèlent. Ironiquement d'ailleurs, puisqu'ils viennent toquer aux portes de ceux qu'ils font vivre le reste du temps. Ils ont le derrière rouge aussi, pour d'autres raisons. Fessés par Aurélie Filippetti, ils espèrent du soutien de leur frères d'armes. Pas de Jaoui et de Bacri ce soir : on n'entendra pas les travailleurs de l'ombre.

Dedans, ça applaudit, timidement, mais tous azimuts : les blagues ratées (Céline Sallette), téléphonées (Marina Foïs, le trio des Racailles), les vannes misogynes (huit au compteur du maître de cérémonie Antoine de Caunes), les orgasmes contenus, les gueules pleureuses, les robes fendues, et surtout Kevin Costner - venu chercher son César d'honneur de la classe américaine au bras d'un ersatz de Jennifer Lopez (c'est vrai qu'il a quand même joué avec Chaussette !).

Pour cette 38ème cérémonie, les pontes de la profession ont fait l'école buissonnière. Depardieu, djihad du 7ème art, s'est taillé inaugurer un cinoche en Russie. Isabelle Huppert nous prive de ses silences volubiles. Catherine Deneuve et Fanny Ardent ont remballé leurs moues inspirées. Lucchini récite du Paul Valéry sur son trône. Et Dujardin taquine la californienne.

Pas de Trintignant non plus, récompensé comme meilleur acteur. Pas même la queue d'un Haneke, cinq fois récompensé (César du meilleur film). Juste sa productrice teutonne et sa jupe longue en laine grise pour le représenter.

Amour 2

Alors le spectateur contemple les seconds couteaux vieillissant qui cherchent des yeux la caméra : Benoît Magimel, boursouflé, Virginie Ledoyen, l'ingénue de 36 ans, Thomas Dutronc, caché derrière ses solaires Afflelou…

On se fait des réflexions que seul Canal permet : "Tiens, Charlotte Gainsbourg se fait toujours rincer par Balenciaga".

Des soldats surgissent pour chanter la Marseillaise à Omar Sy. On va pisser. On parle de la Belgique et des belges, beaucoup, beaucoup. On se fait un sandwich.

Un feuilleton macabre en noir et blanc rend hommage aux morts de la famille du cinéma… On va se choper une bière, en se demandant ce que donnerait une telle sépulture animée pour les morts chercheurs en chimie.

Les discours s'allongent à mesure que les aphorismes tombent. Le cinéma est un rêve, le cinéma est libre. La James Bond girl déclame : "Le cinéma est comme moi, il n'a pas de frontière".

Tout le monde se fait chier mais tout le monde supporte, parce que tout le monde espère un jour monter remercier ses kids et sa maman, cette merveilleuse génitrice d'un si précieux trésor.

Audiard oublie d'être modeste, Cotillard oublie de sourire quand elle n'a pas l'Oscar, euh, le César.

La fine fleur du cinéma français n'a plus le goût de la fantaisie. Elle se retranche dans l'ennui snobinard.

Il revient alors aux bouffons du roi de faire rire, en bons automates : à chaque temps mort, une vanne, grinçante, débordante, si bien que les récompensés finissent par être coupés dans leurs remerciements. L'arroseur arrosé : les bien-pensants se censurent entre eux.

Seuls François l'embrouille et certains textes très télévisuels de de Caunes tirent leur épingle du jeu. Ainsi que Joey Star avec son rafraîchissant : "Je fais la grève de la blague".

Et ouf, Invisible est récompensé (mais le subversif Leos Carax peut se rhabiller).

Franchement les malfrats du cinéma, rendez-nous service l'année prochaine, beurrez-vous le trou en privé.