"Et l’utopie politique prend la forme d’une chemise hawaïenne".
Par Anna Rios-Bordes

Faux-documentaire filmé en U-Matic (vieille caméra), reconstitution maniaque des années 1980, « No » offre à travers une imagerie délicieusement surannée, deux heures d’exaltation et de mélancolie.

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Pablo Larrain situe son film dans le Chili de 1988, au moment du référendum sur le plébiscite de Pinochet. Les opposants au régime, autorisés à 15 minutes d’antenne par jour, font appel au jeune publicitaire René Saavedra (Gael Garcia Bernal) pour gérer la campagne du non. S’installe alors un bras de fer télévisuel entre Saavedra et son patron Lucho Guzman, à la tête de la campagne pour le oui.

Sur fond de contexte social délétère, dans l’urgence d’un pari collectif surréaliste de renverser la dictature, les agents de la politique dure et de la publicité décomplexée se rencontrent. La bataille du langage commence.

« La démocratie n’est pas un produit à vendre » « Ok, disons que c’est un concept, si ça t’aide »

Saavedra éduque les dirigeants de campagne, vieux militants de gauche, aux codes de la com : le clip doit être une réalité anticipée, pas le bilan larmoyant du passé. Et donc une réalité joyeuse, ludique.

« Qu’est-ce qui est plus vendeur que la joie ? »

Les spots publicitaires sont tournés à la hâte, montés en cachette, sous la menace des hommes de Pinochet.

Le spectateur assiste, médusé, à la mécanique de la communication par l’image. Derrière un pique-nique bancal et une chevauchée à cheval, se cache une intention politique ferme : le renouveau. Derrière des rollers, l’espoir de la fin des massacres. L’utopie politique prend alors la forme d’une chemise hawaïenne.

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Rien n’est poussif dans cet élan cinématographique vers la joie de l’engagement. L’ironie de Pablo Larrain est palpable dans chaque plan, ringardisé.

Même l’éveil à la conscience politique de son personnage principal est teinté de cynisme. Passionné par l’invention du micro-onde, skateur nonchalant, Saavedra se servira de sa renommée de la campagne du non pour vendre d’autres objets de consommation.

L’absence de didactisme dans la caméra de Larrain permet l’adhésion et le partage entier de la joie.

Enfin, Larrain excelle dans le parallèle hasardeux entre la complexité des formes d’engagement politique et la complexité de l’engagement amoureux.

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Sur cette facette là du film, les virgules sont en points de suspension. Qu’est-ce qui empêche Saavedra et son ex-femme (Antonia Zegers, divinité ambiguë) de se remettre ensemble ? Qu’est-ce qui la pousse, elle, a recourir à une protestation violente ? Le film glisse sur ces réponses, comme Saavedra sur sa board.

Le pouvoir des images, de l’amour, la transcendance du collectif, ... Tout ça dans la même bobine. Tout ça à l’ombre élégante d’un sourire. « No » est un brûlot édifiant, au titre bien trompeur.