Par Anna Rios-Bordes
The place beyond the pines

The place beyond the pines commence comme une version rustique de Drive. Ryan Gosling (Luke), transformé en cascadeur forain, enfile ses gants de héros de l’asphalte, le regard tatoué perdu dans l’horizon de sa cylindré.

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Seulement le charme taillé au cuter du malfrat de LA ne convient pas à tous les romantismes. Celui de Derek Cianfrance, installé sur la côte est des Etats-Unis, est teinté de réalisme social, de mélodrame… De beaucoup de choses en réalité.

Pour ce qui est de la dimension sociale, l’Amérique profonde des diners de bord de route en apprend beaucoup sur elle-même. Dans l’Amérique profonde des diners de bord de route, Eva Mendes sert des coleslaw sans soutif, Bradley Cooper (Avery) est un flic peureux marié à la sublime Rose Byrne, et les corps de ces travailleurs de l’ombre sont aussi musclés que ceux des managers d’un club de fitness. Ca vaut pour la dimension sociale, mais aussi pour le réalisme.

Pour ce qui est du mélo, les photos d’hier glissées dans les poches arrières, les mamans qui pleurent sur les parkings vides, les larmes de Gosling à la messe font le taf. Quant au polar, bah… du crime, de la corruption, de la délinquance juvénile et de la drogue.

L’ambition de Derek Cianfrance est si grande (discourir sur le fatalisme, glorifier Ryan Gosling, livrer une saga familial en trois tomes, réformer le polar…) que le film s’étire jusqu’à la répétition. Le spectateur se voit marteler les discours d’Avery, politicien en devenir. La dernière partie n’est qu’une reprise maladroite des prétendus déterminismes des protagonistes. Le noeud métaphorique ? L’hérédité dans un sac plastique.

Seul moment de grâce : le passage du destin de Luke à celui d’Avery. La fin d’une vie et le début d’une autre, portées par une rupture scénaristique forte et surprenante, voilà ce qui est appréciable dans The place beyond the pines. Au prix de deux heures vingt de délayage.

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A vouloir prendre le contre-pied du manichéisme américain qui veut que les bons l’emportent sur les méchants, le film met toute son énergie à dire « les connards s’en sortent toujours », à grand renfort d’effets sur l’injustice.

Prouver que la transmission n’échappe pas au déterminisme, fait peut-être le bonheur des étudiants en socio, pas forcément celui des fans de James Gray.

La noirceur de Cianfrance est totale, tapageuse, sans nuance. Comme dans Blue Valentine où l’air irrespirable donnait déjà envie de se pendre à l’aération de la chambre d’hôtel. Et pas dans un geste héroïque de renoncement. Par suffocation.

The Sessions

D’autres réalisateurs avant Ben Lewin se sont emparés de l’épineux sujet du désir des corps handicapés : Audiard dans De rouille et d’os, Schnabel dans Le Scaphandre et le papillon, Amenabar dans Mar adentro, … Ces artisans du drame avaient choisi d’empoigner la réalité du calvaire du corps emprisonné.

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Le cinéma indépendant américain (qui pense encore que rire des choses graves est gage d’intelligence), voit une fois de plus le drame par la lorgnette de la douce comédie piquante.

Passé par le filtre Sundance, le handicap est aérien, anecdotique : on y touche sans en avoir l’air.

Le pitch, tiré d’une histoire vraie, est original : Mark O’brien engage une thérapeute sexuelle pour perdre sa virginité en six sessions.

Sans bras, sans jambe, avec sa queue pour seul muscle vivant, Mark pourrait hurler sa frustration à la face du monde.

Mais ce gentil poète introspectif, homme-tronc sympathique - que Ken Loach n’aurait pas renié – se fait tranquillement trimballer par de curieux assistants qui servent de galerie de portraits : un prêtre bienveillant (William H. Macy, père indigne de Shameless) qui bascule dans la case best buddy en moins de temps qu’il ne faut pour gober une hostie, l’aide-soignante complice qui confronte sa pudibonderie à l’érotisme de la situation, la « prosti-psy » qui craque en lisant son poème (Helen Hunt, radieuse), ...

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Un homme attachant donc, mais désincarné. Dommage pour un film sur le corps et la sexualité !

L’exploration d’une sexualité ignorée promettait de belles trouvailles scénaristiques. En se raccrochant aux ficelles du mélo, qui atterrissent dans le cercueil d’un homme cerné par les femmes de sa vie, Ben Lewin trahit son manque d’imagination, maquillé de pudeur.

Le sujet de la frustration sexuelle des handicapés méritait un traitement plus complexe que celui d’un épisode d’Ally McBeal.

A la merveille

Ceux qui n’aiment pas Terrence Malick, détesteront A la merveille

Travellings avant et arrière incessants, évanescence des corps, lumière éthérée, voix off en sourdine… Tous les ingrédients de l’écriture malickienne.

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L’entreprise d’A la merveille est à peine plus modeste que dans The Tree of Life. La caméra ne cherche plus la rumeur de la naissance du monde, mais le mouvement de l’amour.

Bullshit diront les opposants à la mégalomanie sur grand écran.

Du point de vue du fond, ils n’auraient pas complètement tort : l’histoire de l’effritement de l’amour entre Neil (Ben Affleck) et Marina (Olga Kurylenko) ne justifie pas vraiment une telle emphase lyrique.

L’ambition formelle dépasse le prétexte scénaristique. Surtout si ce dernier fait suer par manque de modernité : la femme cet être sautillant, l’homme ce repère immuable, l’amour cette quête religieuse. (En même temps, attend-on vraiment du romantisme qu’il soit moderne ?).

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Mais c’est la forme qui importe chez Terrence Malick. Une forme magistrale de poésie animée qui rend capable, tout en les décalant, la fusion de l’image et du son.

C’est le seul réalisateur qui transmette avec autant de puissance le sensible par l’image, qui puisse faire frissonner de plaisir en filmant l’eau stagnante d’une carrière minière.

Avec lui, les éléments sont des personnages, ses visions, celles des grands peintres américains.

Cinéaste du fugitif, Malick parvient à figer le temps.