Par Arthur Frayer
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Faute de projectionniste, le ciné d'art et d'essai où je travaillais cet été-là avait recruté un ancien du Sexodrome, le multiplex du cinéma polisson du boulevard Pigalle, le temple de la paluche où se rendaient les comptables de province en déplacement et les routiers esseulés de la petite couronne parisienne.

Gérard, le nouvel employé, portait beau la chemise en jeans à boutons nacrés, les santiags en simili-requin et le bombers réversible. L'homme était tout en nuances. Sa passion immodérée pour les pornos bulgares, les requins et Steven Seagal faisait chambre commune avec son amour du stoïcisme et des philosophes pragmatiques américains. Ou du moins ce qu'il en avait compris.

Il en avait ressorti une philosophie hybride et fantasque où le cul décomplexé venait palier les insuffisances de la science et de la religion. « Dieu et la Raison s'étaient fourvoyés le doigt dans l'oeil. » La vérité n'était accessible que dans l'orgasme sexuel. A 46 ans, Gérard vivait encore chez ses parents.

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Forcément, le patron du « Nouvelle vague » -c'était le nom du cinoche- avait tenté dans un premier temps de nous masquer la réalité du personnage en nous affirmant que Gégé venait d'un cinéma « indé » de La Roche-sur-Yon. Rien que ça, on aurait dû trouver ça louche. La couverture n'avait pas tenu plus de deux jours de toute façon, lorsque Gégé se mit à rebaptiser de noms coquins tous les films que le « Nouvelle Vague » projetait cette semaine-là : « Les 400 culs », « 20 000 vieux sur mémère », « Ass wide shut », « Biroute des caraïbes », « Chapeaux melons et mottes de cuir », « L'arrière-train sifflera trois fois »...

Devant tant de finesse, Nathalie, la guichetière, avait donné sa démission. Outrée qu'on ne montre pas plus de respect à sa petite personne et à ses études sur le cinéma coréen indépendant. « C'est Godard qu'on assassine! », avait-elle éructé en claquant la porte. Gérard avait pouffé : « God hard... C'est excellent, Nathalie! »

Le retors Gérard se définissait comme « autodadact », héritier de la pensée soixante-huitarde qui à son sens trouvait davantage son expression dans le porno trash que dans le ciné intello gnangnan de Rohmer : « Le mec nous fait des films où ça ne parle que de sexe et où on ne voit pas un bout de nichons. Faut avouer que c'est frustrant. »

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Pour atteindre l'ataraxie, il organisait des projections coquines sur son home cinéma, arrosées de bières en cannette et de pizzas surgelées. Il y conviait quelques « copains », d'anciens collègues du Sexodrome, à qui il lisait à haute voix des passages de Sénèque et de Marc Aurèle pendant que Brigitte Lahaie jouait les écolières ingénues sur son écran plasma.

Le public n'y comprenait goutte mais appréciait en connaisseur la quatre fromages réchauffée et les performances d'actrice de Brigitte. Gégé pensait ainsi édifier une nouvelle pensée philosophique française, dépouillée de sa finesse conceptuelle mais résolument ouverte au plus grand nombre.