Le 29 avril 2013, le dernier volume de la trilogie A New History of Warfare  a paru. To See More Light, met un terme à une aventure sonore et narrative débutée en 2008 qui aura permis à Colin Stetson, jusque là cantonné au rôle de « saxophoniste de … », de pleinement s’imposer en tant qu’artiste solo et de livrer une œuvre avant-gardiste exceptionnelle.

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On attendait Colin Stetson au tournant, nous qui avions, par deux fois déjà, évoqué son nom dans les pages du magazine. Stetson, joueur de saxophone alto, tenor et surtout basse, collaborateur de Tom Waits, Arcade Fire, LCD Soundsystem ou encore Timber Timbre, a redéfini le champ du possible de cet instrument. Grâce à son incroyable technique mais aussi à sa maîtrise de la respiration circulaire – il souffle en continu tout en inspirant de l’air – et au recours malicieux à des micros posés sur et dans l’instrument, permettant de créer un univers sonore particulièrement riche qui donne l’impression que plusieurs personnes jouent en même temps alors qu’il ne s’agit bien que d’un musicien et d’un instrument enregistrés en une seule prise (il n’y a pas de loop ni d’overdubs, sauf pour les voix).

Après deux albums renversants, la question était de savoir ce que ce troisième et dernier opus allait nous réserver. Redite ou radicale transformation par peur de se répéter ?

Jamais deux sans trois ?

To See More Light reprend les mêmes ingrédients que ses frères ainés. Stetson utilise toujours son instrument à la fois comme un saxophone normal mais aussi comme une percussion. Les micros disposés à sa surface captent le martèlement des clés et du cuivre similaire, entre autres, au bruit du galop. Alors que, disposés dans le saxophone, ils captent l’interminable souffle de Stetson auquel celui-ci ajoute plusieurs couches de cris, de hululements et de couinements. Et ce avec encore plus de brio que sur les opus précédents.

Stetson s’est, en effet, encore amélioré techniquement et met sa dextérité au service de compositions plus cohérentes et plus mûres que lors des deux précédents volumes. Les genres de musique abordés sont plus variés. Stetson mélange les influences gospel, pop, soul, jazz, expérimentale et minimaliste, auxquels viennent s’ajouter ici le métal et l’industriel. Enfin, après Laurie Anderson et Shara Worden pour le volume 2, c’est Justin Vernon qui s’occupe des voix, quittant un temps la mélasse de Bon Iver. Vernon intervient à quatre reprises sur l’album et livre autant de prestations vocales différentes tantôt métal (les éructations hardcore sur « Brute ») tantôt soul (« And In Truth », ou la reprise de Washington Philipps, « What Are They Doing In Heaven Today »). Mais c’est sans aucun doute « Who The Waves Are Roaring For » qui restera sa meilleure contribution, lui permettant au passage de livrer une des plus belles prestations vocales de sa carrière.

Pour un non-initié, la découverte de l’album est tout aussi déroutante que lors des précédents volumes. Stetson maltraite son saxophone et ses poumons, envoie d’interminables boucles de complaintes lancinantes, mêlées à des cris et des beats desquels émerge de temps à autres la voix de Justin Vernon. L’ambiance est lourde, moins apocalyptique mais bien plus anxiogène que précédemment et invoque encore une fois un lexique mystique, mythique et religieux.

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Sans prendre à rebours le style des précédents volumes, To See More Light arrive donc à nous surprendre et propose de réelles nouveautés. L’ensemble est plus affirmé et plus abouti que les autres volumes même si, d’un point de vue tout à fait personnel, on est loin de l’épiphanie provoquée par Volume 2 (Judges), ses instants de grâce et la voix-off glacée de Laurie Anderson.

Une réussite plus sonore que narrative

Ce troisième volume se justifie également en ce qu’il fallait clore l’épopée lyrique commencée cinq ans plus tôt avec le volume 1.

A New History Of Warfare est une méditation sonore sur l’isolation, la tentative d’échapper à la civilisation oscillant sans cesse entre volupté et cataclysme. Selon son auteur, le premier opus mettait en scène le naufrage d’un bateau dont le seul rescapé échouait sur une île déserte. Commençait alors Volume 2 (Judges), une longue errance en terre inconnue. Jusqu’à la rencontre apocalyptique d’une horde galopante de chevaux aveugles effrayés par le vacarme assourdissant des mitraillettes dont ils sont lestés … Volume 3 (To See More Light) nous fait poursuivre et terminer cette errance post-apocalyptique :

« And In Truth », le titre qui ouvre l’album, montre que la Lumière existe. C’est du moins ce que les incantations gospels de Justin Vernon nous laissent à penser. Il faut maintenant la trouver et c’est ce à quoi notre rescapé s’attelle dans les titres suivants qui évoquent un lent et difficile parcours dans un nulle part, entre équilibre (« High Above A Grey Green Sea ») et terreur (« Hunted » ou « Brute »). Puis vient « To See More Light », la pierre angulaire de l’album. Le morceau qui nous donne les clés du Paradis. La Lumière existe mais pour la trouver il faut d’abord se purifier. « To See More Light », le titre est évocateur, fait donc office d’une longue (15 minutes) et intense catharsis. Avec le rescapé, nous plongeons au plus profond de nos entrailles, pour y affronter nos pires démons dans une atmosphère crispante et angoissante. La fin du morceau nous laisse exsangue mais alors que l’on pensait être aux portes de l’Enfer, c’est la main d’un pasteur baptiste qui vient nous chercher et nous ramener à la surface du lac dans lequel nous avions plongé (« What Are They Doing In Heaven Today ? »). Purifié et ne faisant plus qu’un avec le fameux rescapé, nous sommes prêts pour le dernier voyage. La fin de l’album termine en élégie cet exil que l’on espère réalisé et non avorté. Va-t-Il nous accorder la Terre promise ? Il nous fait un petit geste de la main depuis Son lit d’os brisés pendant que nous empruntons l’ascenseur céleste automatique. Vers quelle destination ?

La dystopie que Stetson met en place tout au long de ces trois albums manque clairement de consistance. Bien qu’existante, la trame narrative est accessoire. Les paroles sont trop rares et métaphoriques, nous laissant comme principal matériau narratif les envolées et les plongeons du saxophone. Chaque auditeur se construit en fait sa propre vision de l’histoire en comblant les lacunes de la narration et c’est mieux ainsi car c’est cela qui confère à A New History of Warfare un formidable pouvoir de suggestion. A l’écoute de ces albums, nous sommes pris dans un foisonnant tourbillon d’imageries surnaturelles propices à l’élaboration d’élucubrations surréalistes (la preuve ci-dessus). Et n’est-ce pas là aussi ce que l’on recherche dans la musique ?

Colin Stetson, comme quelques autres mais pas assez, nous a emmenés à trois reprises dans des territoires sonores qui resteront à jamais inexplorés par les minables productions de synth-pop brooklynienne ou indie-pop versaillaise. Sa musique est la seule qui vaille – je vous le dis sans faille – car elle ose, elle propose, elle ne copie pas, ne regarde pas derrière par peur de devoir s’assumer. Stetson a ses influences (entre autres Rahsaan Roland Kirk et Pharaoh Sanders), évidemment, mais il les a digérées contrairement à bon nombre de musiciens actuels au bord de l’occlusion intestinale. Il les utilise pour produire une œuvre unique, avant-gardiste et donc difficile à appréhender, comme la musique du Velvet ou de Coltrane l’était en leur temps.

La véritable réussite de cet artiste, la voilà. Une trilogie sonore sans concession, qui participe à sortir la musique contemporaine du scrotum caoutchouteux dans lequel elle croupit depuis bien trop longtemps. Une œuvre de plus de 2h30 que l’on souhaite vivement pouvoir expérimenter en concert, si Stetson trouve un jour la force de la jouer intégralement.

Une œuvre que toute personne à la recherche d’un son nouveau et d’idées nouvelles se doit d’écouter. Pour les autres, il y a le dernier Daft Punk