Par Anna Rios-Bordes

Peut-on effacer une histoire d’amour ? Plus complexe : peut-on supprimer une ville de la carte pour effacer le souvenir d’un homme ? A l’instar de Michel Gondry, la photographe Fanny Rezig interroge la mémoire des sentiments. Dans son projet Ostende doit disparaître, elle parvient à flouter la Belgique, insuffler à la photo le gêne de la catharsis, et régler leur compte aux insoumis du romantisme.

Rencontre avec une brouilleuse de souvenirs, radicale.

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Australie mon amour

« Il fallait que je me prenne cette réalité en pleine gueule ! », explique Fanny, mi-espiègle, mi-mélancolique.

Cette réalité, c’est celle de la nouvelle vie de l’homme qui l’a quittée, en se projetant hors de la surface-terre en 2010. Son Allemand rencontré en Australie en 2009... Celui qui lui pinçait la joue jour après jour sur les plages de Tasmanie, celui qui lui passa une bague quand elle prit l’avion avec un visa expiré. « Je la récupérerai quand je te rejoindrai », avait glissé le futur porté disparu.

Fanny sort la bague de son sac. J’ai commencé par photographier des garçons en leur faisant porter la bague. Mais je n’ai pas réussi à l’oublier. Si la fétichisation est un remède, elle n’est pas la solution. Pas assez draconienne face à l’irrésolution. « J’ai appelé, mailé, texté, j’ai plongé dans le vide de l’unilatéral ».

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Ostende, voisine

En 2011, fraîchement installée à Bruxelles sur les bancs de l’Ecole de Photographie Agnès Varda, elle découvre que l’Allemand est aussi en Belgique, à Ostende. A 200 kilomètres d’elle. Mathématiques de l’amour : 200 km = bien moins que 26 heures d’avion. Enfin, à la louche.

« Cette histoire ne pouvait pas avoir eu lieu, sa trace devait disparaître. Ostende devait disparaître ».

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Ostende, 71 921 habitants. Plus lui. Plus sa nouvelle meuf, sportive, aux jambes de gazelle.

Ostende, côte belge. Ostende, hôtel de la plage.

Quand elle installe son pied sur le sable, elle n’a pas encore l’idée du floutage. Elle veut voir l’image, propre, de l’abandon. Et, au moment de la prise, elle tire le pied, nerveusement. L’image est balayée. Elle continue. Un plan, un balayage, en diptyque. Un plan, un balayage, un tirage, une larme rachetée.

« Pourquoi ai-je balayé ? Bah, je vous l’ai dit, Ostende devait disparaître ».