Par Tatiana Kowalski
Aux royaumes des mille plaisirs sur les rives du Kamasutra je sens les fleuves de mon désir qui enflent dans mon wonderbra j'suis si fragile petite fleur gracile des papillons sur mon balcon qu'ils entrent dans mon salon
Fais-moi l'amour avec deux doigts Avec trois, ça ne rentre pas Avec un seul, ça ne le fait pas
A l'école des mille langueurs j'ai usé bien des professeurs Pour moi le seul vrai bonheur c'est ton index et ton majeur j'suis facile à satisfaire c'est mon secret de conifère embrase-moi Fais-moi grimper au Nirvana
Fais-moi l'amour avec deux doigts Avec trois, ça ne rentre pas Avec un seul, ça ne le fait pas
Comme une écrevisse à la nage je te promets de rester sage quand tu seras entré chez moi attrape-moi et lâche-toi On s'en fout de Fukuyama Notre histoire ne finira pas
Reporting d'une manif pour tous

Ce week-end là je focalisais mon appareil langoureusement sur les blocs de béton de l'économico-quartier lyonnais. Les rumeurs de la ville endimanchée se frayaient un chemin hasardeux jusqu'à mes écoutilles. Une manifestation pour tous. Cool. (Vous avez dit cool ?)

Vite vu. Je largue mes buildings crapuleux, j'enfourche mon loyal destrier vintage. Au diable les babouches des balades dominicales paresseuses, j'enfile mes baskets fétiches à la semelle râpée, pédale à fond les ballons direction le centre ville, guidée par les effluves de liesse qui s'échappent au loin de la kermesse. Pas le temps cette fois de laisser mon souffle se perdre sur le pont de la Guillotière.

Place Bellecour relookée en bleu céruléen et rose de cuisse de nymphe émue. Chacun à son poste : papas aux mains moites enfouies dans le velours côtelé, mamans blondes balayées à l'air soucieux, arthriteux main dans la main et marmaille pimpante s'égosillant en dialecte trousse-pète.

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Des djeuns dans l'art du vent marchent d'un pas assuré vers le troupeau en s'enchaînant des grandes claques dans le dos. La camaraderie ôte ses hoodies portés en verlan, retient le polo amidonné qui veut se faire la malle avec, les retourne et dévoile crânement les ribambelles naïves de silhouettes familiales. Tout ça en s'infligeant des coups de poing dans la cage thoracique façon King Kong belliqueux, sous le regard bienveillant du clergé qui serre la pince aux fidèles ayant séché la messe le matin même. Préparation de la manif oblige.

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Alors que nos compères frôlent la crise de mysticisme, mon attention se braque sur une vieille chouette sénile dont l'oeil droit qui dit merde au gauche, me glace instinctivement le sang. Elle traîne sa pauvre patte varicée sur le gravier, regardant dans le vide, s'agrippant à sa bannière comme on s'accrocherait à la vie.

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Et puis, surprise. C'est le nom de Frigide qui se distingue des messes basses.

J'erre dans la foule entre crânes rasés, larges mèches brevetées Bieber, t-shirts Jeunesse du Front National soigneusement repassés et mocassins à glands. Arrive alors un paquebot motorisé aux fenêtres teintées d'où sort la Frigide qui enflamma le Banana Club parisien d'il y a quelques années.

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Des flics parqués sur le côté de la scène assurent la sécurité de Frigide. Adeptes et groupies courent jusqu'aux grilles de protection qu'ils secouent comme des pruniers, hurlant le pseudonyme de leur idole, la suppliant pour qu'elle continue son combat pour la filiation.

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Barjot monte sur la scène et la foule triple en ferveur, entourée de filles déguisées en Marianne, sans le sein nu qui dépasse, mal fagotée, mal peignée, bien lunée. Frigide a de nombreux amis dans la capitale de la quenelle pour y avoir fait son droit.

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Papa et Maman au royaume des mille plaisirs s'extasient sur le désir qui gonfle dans le wonderbra, cousins et cousines implorent Germaine de poursuivre sa lutte finale. Ca gueule à s'en estropier la corde vocale, les minots surexcités jouent des coudes pour gagner la meilleure place sur le praticable installé pour eux. L'un, 8 ans à tout casser, agite à bout de bras son drapeau tricolore, trop lourd, avec une force dont lui-même ne se sentait pas capable. Une gamine BCBG m'accroche, elle aime mon noeud dans les cheveux à la BB, j'aime ses sandalettes à la J.-C.

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Des voix hostiles s'élèvent timidement et quand Frigide s'empare du "mic" les insultes fusent chez les haters qui pointent le majeur sans l'index. Le sexagénaire du service de sécurité, bien tranquille jusque là, dans sa chemise à carreaux/pipe au bec, évacue gentiment les trublions.

Le conifère des Dead Pompidou's déblatère, s'emmêle les pinceaux, l'incohérence des discours trop flagrante laisse le public pantois qui échange des regards perplexes. C'est pas grave. C'est la pression. Ce sont les aléas du direct Josette.

"La manifestation est dissolue. La manifestation est dissolue. La manifestation est dissolue. La manifestation est dissolue. La manifestation est dissolue. La manifestation est dissolue."

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Aussitôt, à l'autre bout de la place, des pétards achetés au tabac-presse du coin éclatent, des fumigènes crachent leurs volutes bleu-blanc-rouge. Partisans, parents, jeunes filles fraîches, journalistes, badauds, homo en mission et écrevisses à la nage accourent.

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Le cercle se referme sur une trentaine de teenagers aux masques blancs, la larme noire coulant sur la pommette plastifiée. Les torses nus alignés du Printemps Français font leur show, au rythme du tambour ambiance apocalypse. Chinos loose, jeans slim, chaussures italiennes, baskets dernier cri, boutons d'acné garnis de pus et narines épilées, les Hommen prennent soin de leurs affaires : ils ont pliés et déposés leurs hauts juste derrière eux. Les copines résolument fières et admiratives se faufilent pour immortaliser leurs amoureux en action.

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Les Hommen ont les mains attachées, Marianne vient couper leurs liens. Pigistes et journaleux braquent les caméras, dressent les perches et questionnent. On ne répond pas.

C'est terminé. On ramasse et remet ses fringues, on enlève les masques, embrasse sa moitié, se fond dans le paysage et on va boire une bière après tant d'émotions.

Au loin les petits groupes tenus à l'écart vêtus de noir retournent dans leur Vieux-Lyon, en shootant dans les petits cailloux sous leurs pas, l'air las.

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Je me colle en tête de pas la rater la Frigide-Virginie, mais tout ça… m'a creusée. Détour chez Ronald pour un Cheese et j'attends patiemment sur un banc la bouche pleine. Les flics me zieutent, intrigués.

Une femme, la cinquantaine, seule, blonde peroxydée, traîne aussi autour du périmètre de sécurité en jetant des regards nerveux vers Virginie.

Le temps de quelques prises avec les correspondants locaux, elle se dirige vers la sortie pour remonter dans sa berline à 35.000. La fan peroxydée lui tombe dessus, lui caresse l'épaule en l'encourageant, ce que Frigide ignore aristocratiquement.

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Reste sage, c'est à moi de t'attraper, de ne pas te lâcher, de te baiser avec trois doigts, t'inquiète ça rentrera, notre histoire ne finira pas.

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