"Applaudissant au réel ou à ce qui leur semble tel, ils consentent à tout et n'éprouvent aucune gêne à le dire. Plus ils se laissent contaminer par la philosophie, plus, au spectacle de la vie et de la mort, ils sont bon public." (Cioran, La tentation d'exister.)

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Vendredi soir Emil Cioran m'a rendu visite. Je devine ce que vous allez dire… "Relou ce mec, le philosophe roumain, celui qui broie toujours du noir…" ! DEUX MINUTES PAPILLON !

Je l'avais convié pour une expérience "visuelle" spéciale qui, je le savais, ne le laisserait pas indifférent.

Il se trouve que, ce jour là, j'avais dégoté de la vodka-noisette polonaise.

Le premier shot, difficile de dire si ça lui plaisait. Ca avait le goût de la pâte à tartiner dont tout le monde raffole. Donc, comprenez, un truc acosmique qu'il déteste normalement. Aussitôt j'ai douté : s'il commence comme ça, il sera IN-GE-RA-BLE. Le second shot, notre coco de malheur balance songeur : "A défaut d'avoir des couilles fermes et velues, les polaks avaient au moins ça, la vodka. On pourra pas leur enlever."

Il avait eu du mal à garer sa bagnole en bas, et pourtant, Emil Cioran était dans un bon délire au final. Il avait laissé Alzheimer à la maison.

On allait peut-être pouvoir passer une soirée sans qu'il me bouffe, si jamais, je m'éloignais de ses cosmogonies adorées. On s'est installé dans le vieux canapé (faux) style Napoléon III. Ici, pas de déco à la Damidot qui "maroufle."

J'ai servi une tournée généreuse de vodka-noisette à mon invité et puis, j'ai lancé le programme : le premier primetime de la saison 7 de Secret Story.

J'ai guetté la tronche qu'il tirait. Intrigué hein ?!

Je l'avais épinglé ce bougre de cynique.

Parce qu'Emil a raté pas mal de choses, je lui ai raconté pour la fessée qu'a mis M6 à TF1. C'était il y a plus de 10 ans, quand ils ont lancé la première télé-réalité diffusée en France. Il s'est marré comme un philosophe qui se marre. "Bien fait pour leurs gueules à ces mystiques de paille." Emil s'est mis à me raconter des conneries… (Genre) il connait Guyguy Debord. Ce dernier n'en ferait qu'une bouchée de ces cafards adorateurs d'idoles qui puent le bébé prostitué.

Emil et moi on a versé notre larmichette sur feu le trash de la télé-réalité qui nous a quittés.

Les blagues salaces n'ont plus la même saveur, même le racolage sèche devant sa feuille de choux !

Et quant aux chamailles ? Pareil… L'éclat s'est terni. Les excès de rage ? On ne peut moins spontanés… Pourtant Emil Cioran prêchait tout bas "Se déifier, se détruire pour se retrouver, s'abîmer dans sa propre clarté, il y faut plus de ressort et de témérité que n'en demande le reste de nos actes"

C'était top au début les reality shows.

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Les producteurs posaient leurs panards où ils voulaient. Pour mieux s'illusionner dans la post-modernité. Si tant est que nous ayons été modernes un jour hein !?

A l'époque on enfermait les spécimens les plus barrés, opposés, ensemble. Et puis ? Ben on attendait qu'ils se tapent sur la gueule ! On a tous eu c'qu'on voulait HEIN !? Faites pas les prudasses ! Du cul, du cul, du cul, du cul, on en a eu !

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La polonaise m'attaquait doucement, Emil est parti pisser pendant la pub. Je l'imaginais dans les toilettes aux murs roses, ça devait lui coller une gerbe cette couleur, toute cette joie dans la face. Il est revenu gêné, a pointé son index vers l'écran, a avoué ne pas avoir bien compris les règles. Qui est la vraie/fausse soeur/mère de qui. Trop de secrets pas tous de qualité, trop d'entourloupes de la prod, trop de schmilblicks pompeux. On avait perdu notre roumain d'Emil.

L'euphorie des débuts de la jouissance virtuelle, à une heure de grande écoute, sur une chaîne privée, s'est tristement dissipée. Même la vidéo sexy de la cagole en chef de cette année nous fait ni chaud ni froid. Même la marseillaise pas-si-noeud-noeud-que-ça ne réchauffe pas l'ambiance. Même les manières du mannequin homme/femme (qu'on pense avoir démasqué avec Emil) ne nous font déjà plus rire. Même le lyonnais au corps vendu sur Internet ne suffira pas à décrisper le scénario trop bien rodé.

Maintenant la télé-réalité fait dans le sentiment au lieu de se prélasser dans l'être.

Madame chiale où elle peut parce qu'elle a écrasé, de son royal fessier, son raton à puces. Morandini gratte sa croute en fourrant sa truffe dans les escroqueries familiales. Et cette année, la prod de la première chaîne a récupéré sa gagnante de l'année passée pour éviter de nouveaux drames.

Emil Cioran flanche, parle dans la barbe qu'il n'a pas. Il s'enverrait bien l'une des blondasses. Mais siiiiiii, elle lààààààà, celle qui pompe la testostérone des types de la Marine Nationale avec qui elle bosse. La candidate, pas très fut-fut, a vite trahi son secret : elle a vécu avec son jumeau parasite jusqu'à ses 14 ans.

C'est trash ça, mais résolument trop dégueu pour Mimil. Faut pas abuser quand même.

Je lui ai conté l'histoire de la vraie bombasse (cf Petit Robert) de la télé-réalité, la dénommée Miette. De quoi faire retourner pour de bon Bourdieu et sa télévision dans le caveau : "Chaque pas qu'elle fait dans la direction de l'esprit équivaut à une faute envers la vie." Rien n'est pour autant perdu pour cette Miette, légende vivante qui conserve pour l'heure sa page Wikipedia. Mais ça se bouscule au portillon pour pigeonner du balconnet. Et... la Joconde aussi subit les outrages du temps.

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Ca l'a fané Cioran ces gens qui s'attribuent des destins.

Avant de se refondre dans le lit du tout, il m'a cloué avec une dernière punchline : "Vint ensuite ce snobisme des "complexes" pour nous apprendre à grossir nos riens, à nous laisser éblouir par eux, à gratifier notre moi de facultés et de profondeurs, dont il est visiblement démuni."

Cioran a flingué ma vodka-noisette.

L'oeil trouble, il rajoute avec cet air désabusé qu'on adore chez lui : "On lui ferait pas bouffer sa merde au blond ?"

 

Cioran : De l'inconvénient d'être né, 1973 / La tentation d'exister, 1956.

Debord : La société du spectacle, 1967 / film : in girum imus nocte et consumir igni, 1978.