Par Manille

Jeudi 21 juillet 2011

Départ de Vegas. La route 93 descend vers le Sud. La crête des premiers Canyons fait la folle, caresse, ondule. Mes comparses de route décrètent que le disco est la bande-son du désert. J’ai le cœur qui tambourine. Laisse-moi sortir vieille conne. Laisse-moi me décrasser le minois, fourrer mes poils dans les talus sales, me laver les microbes.

Can I interfere with your crisis? No, mind your own business

254662_10150731514850107_1529655_n

Les boucles d’oreille d’Anne-Sereine dessinent un rond sur les montagnes rouges. Cette conductrice silencieuse finit son tour du monde en Arizona. Ses jambes, que je mate discrètement sous mes Ray-Ban en plastique, dessinent l’espoir.

Le café de chez Wendys se noie dans une pile de glaçons. Le guide prône Vegas, paradis gastronomique. Je suis sceptique.

Je pense à ma mère qui doit faire aller son maillot de bain une pièce dans les eaux landaises. J’ai rêvé d’elle hier, bouffant la poussière, à terre, mais hilare. Je venais d’accoucher d’une sorte de petite graine de maïs. On me disait que mon bébé était drôlement prématuré. Et ma mère arrosait la graine en pouffant de plus en plus fort. Il faut qu’il grandisse, patience Anna, s’amusait-elle. Dans mon placard, je cachais ensuite l’embryon gênant devenu petite araignée. Ma mère n’en voulait plus et je me battais comme une hyène pour sauver ma progéniture honteuse.

Sait-elle, ma chère génitrice, que je ferais d’elle mon amie de débauche, si les lois de la famille l’encourageaient ? Que je lui donnerais illico ma rate et ma voix pour qu’elle vive dix années de plus ? Dix ans qu'on passerait à rater de la confiote, à disséquer mes échecs sentimentaux sur le chemin des cerfs au parc de la Tête d'or, dix ans à rigoler de nos contradictions béantes qui viennent tutoyer nos rêves, les butiner par l'arrière, en cachette. Donnez-moi dix ans de plus avec ma chère comparse qui a raté le train de la maturité, qu'elle finisse de me transmettre sa folie doucereuse, qu'elle peaufine son héritage, qu'elle lui donne les habits de la légende. Je réclame un sursis auprès de ma couveuse aux barreaux espacés, ma presseuse de fruits frais à l’odeur de patchouli, ma féministe liseuse de Camus.

Il l’a laissée son mari, l’artiste communiste aux boucles sauvages qui lui avait offert des cerises pour détourner sa marche. Le même qui avait fondu ses cauchemars dans les siens, serré sa main quand elle voyait trouble en ravalant ses fantasmes de voyageuse sans chaussures. Pof, dégagée la maman inquiète. Puis, en vrac, lovée contre l’homme aux moustaches retroussées. A titiller un peu l’arrogance du temps : moi je ne peux pas retrouver un mec à soixante piges ? Moi je vais tricoter l’ennui et ranger vos serviettes ?

Je la vois dans son maillot push-up, observant silencieusement sa cellulite, sur la plage. Je médite la dérision des batailles humaines, et le vertige de la sienne.

Love long distance is making me trying my patience

Le bras d’Emeline enveloppe le repose-tête du siège d’Anne-Sereine. Elle a trouvé une oreille fraîche, attentive. Ensemble, elles convoquent un tiers qui n’a pas bonne presse aux confins du Nevada. Il n’achète plus de PQ. Même l’huile d’olive, il fait la grève. Mec, tu crois que ça se remplit tout seul un garde-manger ?

Une clôture vole un bout d’austérité au désert. Elle essaye d’habiller le coin en pâturage. Deux vaches, maigres et grises, l’aident tant bien que mal. Détalez imposteurs, laissez le désert se répandre, installer confortablement sa lumière, se détacher la ceinture et cracher le chalumeau.

Nous sommes venues chercher la flamme du désert. Nous ôtons nos bonnets d’idiotes, à genoux devant l’autel du Dieu Canyon, nous tendons nos crânes d’œuf. Vas-y, brûle. Vas-y, envoie les piquouzes batard ! Réveille la chair endormie trop tôt, esquisse les cicatrices de nos peaux tendues de gouailleuses privilégiées, dessine-les avec des becs creux de corbeaux affamés. Je soignerai les morsures d’Emeline en mouillant de mes larmes la terre pourpre des chasseurs de bisons.

Elle fait semblant d’assurer Emeline, mais je sens la peur tapie en elle. J’ai une vision. Emeline accroche mon corps sur une falaise. J’ai le bas du dos vissé dans la roche. Et je tourne comme la cible d’un lanceur de couteaux. Emeline me dit d’attraper les cailloux qu’elle me lance. Je lui dis que c’est difficile dans cette position, mais le son de ma voix s’amenuise et se perd dans le bruit des cailloux qui tombent.

Me suivrait-elle Emeline, comme Thelma a suivi Louise, dans une cavale absurde vers la mort ? Attacherait-elle mon fichu en laine H&M sous le menton de mon visage inquiet, faisant signe d’accélérer devant le ravin cerné de flicaille ? Je voudrais qu’elle soit la batteuse incontrôlable de notre groupe de destruction massive ; qu’elle donne du rythme à notre expédition punitive scandée d’explosions de barrages. Au lieu de ça, elle triture son doigt de pied rebelle et cherche un son qui va me faire dire qu’elle est à la pointe. Ce sera Hercule and the love affair.