Par Manille

La nostalgie du cowboy #1

Nous n’avons pas de barrage à faire péter. Nous avons juste les cendres du chien Filou à disperser à Four Corners. Filou est mort il y a six mois, assez lamentablement je dois dire. Il a mangé la mort-aux-rats des voisins, est venu s’éteindre près des toilettes, sur le tapis de bain jaune moutarde à six dollars du Big D Store. C’est à Four Corners - le seul endroit aux US à cheval sur quatre états, l’Arizona, l’Utah, le Colorado et le Nouveau Mexique - qu’Emeline veut disperser ses cendres. En l'honneur des après-midis que nous passions à regarder des séries texanes avec Filou à nos pieds.

Je suis terrorisée à l’idée qu’Emeline soit sérieuse à propos de cette commémoration. En même temps, ce projet d'envergure m’offre une trame narrative inespérée. Le fil d'or de mon best-seller sur un plateau d’argent. Je préfère ne pas lui demander si elle croit en la réincarnation de Filou en charognard. Bluffons le romanesque. L'inspiration, c’est ce qui compte.

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Mon café est tiède. Le café tiède est un pied au cul à la rigueur humaine. Je me demande si John Fante aurait bu ce café-chaussette. Si la misère, la restriction, l’ont rendu talentueux. Si, comme vendeur de yachts, il aurait bradé sa prose. Je peux ouvrir la portière et jeter ce café médiocre. Sur la route, j’aiguise la lame de mon ascétisme avec mon long nez.

Le rouge des ongles d’Anne-Sereine est écaillé. C’est joli. Du moins sur elle, qui n’a pas l’air d’avoir étudié le truc. Une forêt de pins fait irruption au milieu de nulle part. Elle abrite la Rod’s Steak House, inceste à la virginité du Far West. Je pisse sur la Rod’s Steak House à m’en déchirer la culotte.

Je pense aux hommes qui trottent clandestinement dans ma tête. No man should rent your mind for free, dit mon amie Sarah. Elle claque toujours ses bonnes phrases entre deux verres de whisky. Je me suis mise à attendre ces moments avec joie, à épier les moindres mouvements de paille. Avec les années, Sarah s’est mise à prophétiser, de la manière la plus douce et désespérée qui soit. Comme si son écœurement avait glissé sur le toboggan de ses bras.

Aucun des hommes que j’ai connus n’a réussi à me posséder définitivement. Je ne sais pas si ma course est nourrie par leur lâcheté ou ma frivolité. La mémoire de mes amants, au soleil des mille bornes qui nous séparent de Santa Fe, a le goût d’un barbecue. Mes métaphores s’américanisent. Et mon esprit se prélasse dans le mimétisme.

Anne-Sereine demande si elle peut rouler les fenêtres ouvertes. Personne ne répond. Je me suis renversée du coca-cola sur la chemise de nuit blanche qui me sert de robe de roturière ; j'essaie de gérer l’incident avec dignité.

Le groupe Phoenix fait entrer le spleen dans la voiture. Un spleen de bas étage. Mais c’est toujours ça de pris.

J’aguiche. J’aime ça. Dans les stations essence, quand on mate mon cul perché, je me sens vivante. Réveillée par une pluie battante.

Maintenant, j’ai envie de me vautrer confortablement dans la verve irrévérencieuse d’Emeline. Elle va dire une saleté, c’est imminent. Elle se tait depuis trop longtemps. Je la branche sur le mec édenté qui ne l’a jamais rappelée.

Ce qui est précieux, c’est qu’elle ne se force pas. Pas comme moi qui suis obligée de donner à mon angoisse les contours du cynisme. Sa vulgarité vient librement butiner l’élégance de son esprit, par à-coups, comme une symphonie dont on bousillerait la bande-son avec une scie sauteuse grippée.

S’il n’y avait que la canaillerie d’aimable chez cette punkette prudente, je l’aurais abandonnée depuis longtemps, moi qui bande devant l’aventure comme un chien devant son os. Mais elle est trop racée, trop dilettante dans le professionnalisme, trop joyeusement précise dans sa connerie.

Et puis elle se bat si bien, la rescapée. Un père absent qui lui bousille depuis vingt huit ans l’amour-propre avec un cutter flambant neuf. Des études brillantes arrachées bourse après bourse, un poste d’attachée culturelle. Pour venir à New-York promener des chiens.

Oh mais des chiens veinards, attention, des chiens royalement bâtards, qu’elle transporte sur le vaisseau de sa confusion mentale, vers le monde où le langage de Molière vante les modes canines.

Elle est la seule personne qui réussisse à me faire bouffer son égocentrisme par tous les orifices. Je reste juste à coté d’elle, à 2-3 mètres, à la regarder marchander. Passagère fidèle de son bateau ivre mort-né.