Par Manille

La nostalgie du cowboy #1

La nostalgie du cowboy #2

Ce soir, j’ai envie de faire la lecture aux deux femmes qui me conduisent comme un sac à main rangé à l’arrière, entre la crème anti-vergetures et les fruits secs. On the Road, Kerouac. Bah oui, quoi d’autre ? Je leur suis reconnaissante de ne pas se foutre de ma gueule quand je rature mon cahier comme une tarée, tant les cactus me sidèrent.

J’en ai connu des cactus, chauvins et bien coiffés. Laissez-moi rire les cactus d’appartement qui n'ont rien compris à l’art d’être épineux. Allez voir vos collègues de l’ouest américain, mater leur panache d’apaches, leurs tiges vigoureuses dispersées au gré des vallées. Leur côté cigare en main et bourbon millésimé. C’est grandiose les USA, y’a rien à faire. Vous croyez que c’est différent pour nous les hommes ? Que je ne me sens pas merdeuse devant les fantômes Beatniks ? Putain, leur souffle, du cyanure. Si je lisais trop de Ginsberg je me ferais volcaniser le Waterman.

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Il est 17h21, il fait un peu moins chaud. Je le sens malgré la clim. A moins que ce ne soit la lumière déclinante qui me donne cette impression. Je pense aux aisselles humides des cowboys qui doivent sentir le roastbeef.

Nous allons passer la nuit à Sedona. Enfin, c’est ce qui se dit à l’avant. Elle a l’air chouette Anne-Sereine. On ne se parle pas beaucoup, mais le fait de se cogner des kilomètres ensemble façonne une intimité. Je me demande sur quelles fractures elle fait l’équilibriste, quelle mélodie chante son chagrin.

Emeline sifflote.

_Il y a un an les meufs, jour pour jour, je quittai mon boulot ! _Super Indiana Jones, commence par doubler le 38 tonnes, après on célèbrera ton 14 juillet

J’aime la brasser. Je fais que ça, la brasser.

On tourne sur la 89A, direction Oak Creek Canyon. Je dis : « Allons nous baigner dans les cascades du Canyon, nous passerons la soirée à Sedona ». Elles acquiescent. C’est bon quand l’assistance acquiesce, surtout quand tu fais semblant de t'y connaître.

Nous avons dépassé 2-3 ranchs. Je sens que mes muscles se relâchent. Une vision éclair : mon prof d’anglais de Sciences-Po en costume nazi dans la pampa, là devant moi, droit comme un con.

Le ciel semble s’être calmé. Dans sa mansuétude du soir, il balance l’incipit. Je cherche l’extrait que je vais leur lire. Je veux absolument gonfler notre dépaysement. Nous boirons les bières que j’ai glissées dans la glacière. Comme des hommes perdus, des hommes dont le destin serait entre les mains de dealeurs de came péruviens. J’ai l’aventure racoleuse. L’âge soignera mes spasmes bohémiens, en attendant, je tapine sur l'autoroute des poètes.

Je viens de prendre quelques photos bien senties. Ça existe comme courant, la photographie automatique ? Si oui, je suis le Pollock du Canon Ti Rebel. Si j’avais un peu plus de temps, j’expérimenterais aussi la photographie transcendantale. Mais je dois déjà finir mon livre, tourner un film et passer mon permis. Tout ça pour faire taire mes ennemis, mais aussi, pour la gloire.

Les motards que nous croisons, ont-ils conscience d’être les Easy Riders de la mémoire occidentale ? Je n’arrive pas à les voir autrement que comme des personnages de BD. Cuirs à franges, barbe grillée, catogan. Le genre qui te baise sur un coin de table avec ses boots en alligator sur le carrelage recouvert de coleslaw.

La réciproque doit être vraie. Les motards me voient comme une pâle touriste française venue polluer leurs montagnes pour s’exciter le clitoris.

Je voudrais être un homme exagérément musclé avec une gueule rectangulaire. Le Schwarzeonegger du désert. Au lieu de cela, je suis longiligne, piafeuse, inutile. Pour sûr, notre Mustang ne traîne pas la fine fleur de l’élevage français. Pas de label rouge derrière le capo. Pas de Chiara Mastroiani, Léa Seydoux ou autre poupée de porcelaine mutine. Bienvenu chez les groseilles, ici c’est prenez vot’ ticket charcuterie et faites la queue comme tout le monde.

J’aimerais bien me faire prendre sur une moto vrombissante. Façon coyote express. Si si, coyote express. Hein ? Quoi ? Non, je n’ai pas 18 ans, j’ai 28 ans et j’ai publié dans Le Monde Magazine, madame la pute de marquise.