Par Manille

Ma cinémathèque, classée par genre et géographie (je tiens à l'origine géographique des auteurs qui permet une cartographie mentale de la création), a récemment accueilli le flot de DVDs d'une amie qui déménageait.

Parmi le florilège de boîtes vides et autres copies chinoises, une comédie romantique encore inconnue de ma cinéphilie : "13, going on 30" (Trente ans sinon rien).

Mark Ruffalo donnant la réplique à Jennifer Gardner en 2004, de quoi affoler la nouvelle nouvelle vague française.

J'enfonce le disque dans la fente de mon virginal Mac, savourant l'amateurisme du générique. La soirée sent la relâche des jours où les rêves commandent un lait-fraise.

Le pitch, original comme un cake marbré, projette Jenna, 13 ans, dans son corps de femme de trente ans. Elle découvre alors qu'elle a raté sa vie.

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Je me frotte le vernis pailleté. Mais ce qui gonfle, dans un premier temps, mon coeur de fille à la vanille, finit par le flétrir. Et si c'était moi, Jenna ?

Terrassée par une métaphysique à la Soso Marceau (L'âge de raison), je ne peux plus m'enlever cette sombre idée de la tête : je ne suis pas à la hauteur de ce que j'espérais devenir.

Le film de Gary Winick (Meilleures Ennemies), écrit avec des pieds palmés, me fait alors l'effet d'un shot proustien.

Je tourne en rond. Coup d'oeil à la pièce : pas de compagnon, pas de chat Roudoudou lové contre un canapé de famille, pas d'enfants grouillant dans le salon.

Un meublier chiadé, bien que standard, dispersant sa touche jungle dans un 60 m2 trop grand. Trente ans.

Trente ans, seule. L'idéalisme en berne. Et pourtant, j'avais programmé d'éviter l'effet Bridget. J'avais tout misé sur ma poitrine de pimprenelle et ma gouaille d'espagnole.

Trente ans, des parents refaisant leur vie séparément sur des îles lointaines, un prêt de 40 000 euros à 4 % à la BNP.

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A l'époque où l'éternel et le grandiose se côtoyaient, je pensais que l'absolu était indissociable de l'amour. Tenue en haleine par le désespoir et la faim, je creusais le sillage de ma vie dans les pages d'un scénario de dramaturge. Et je faisais de longues phrases imbitables, comme celles-ci.

Je serai fidèle toute ma vie, je serai différente des autres, mariée à ma singularité et accessoirement à l'homme le plus intéressant du siècle. Alfred de Musset, avec les rouflaquettes de Kris Kristofferson. Je serai loyale et énergique, inflexible et volontaire, je serai journaliste, actrice, musicienne. Je serai là pour mes amis, la béquille de ma mère, la femme parfaite, mais aussi la Betty Blue de Djian.

Les drames sont aujourd'hui de vagues déceptions qui me glissent dessus.

J'ai le militantisme d'une huître, tout au plus flibustière. Ma conviction de changer le monde a foutu le camp avec la jeunesse de Madonna. Je vais voter, émue, en hommage à mes années Sciences-po.

Je tais mes sourdes angoisses sur le temps qui passe, parce que tout le monde doit les bouffer, que les amis ont aussi du mal à dialoguer avec les étoiles. Je le vois bien. La crise existentielle de trente ans, bébé dans le monde des crises existentielles, est si prévisible qu'on s'en veut de la vivre.

Jennifer Gardner s'inquiète : "Mais pourquoi la vie nous a tant changé ?"

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Le mascara sur les bas-joues, je sors l'album de famille. Je dois renouer avec celle que j'étais. Incroyable. Je ne me reconnais pas. Je ne sais pas si la fille aux joues rondes sur la photo avait prévu d'être une amante infidèle.

Mark Ruffalo professe : "On ne peut pas revenir en arrière, je te garderai dans mon coeur, mais j'ai construit une autre vie, sans toi".

Trop c'est trop Marko. J'appelle mon ex. Celui qui m'a tenu la main pendant huit ans. Le témoin à charge de mon déclin. Il ne répond pas. J'insiste. Il décroche en chuchotant :

_C'est moi, je regarde ce film avec Mark Ruffalo et je me dis que même ma peluche Nestor ne me reconnaît plus, tu te rappelles de nos rêves de gamins, de nos étés en Corse, tu te rappelles de mes délires de gaucho, de la fin du film avec Groucho, dommage que t'ai enregistré par dessus, dis-moi, tu crois que tout ça va bien finir, que la vie est un jeu, que… _Attends, je peux pas te parler là, suis avec Julie.

Trente ans, des gommettes dans ma cinémathèque. Un meublier chiadé, c'est pas si mal finalement. Ca veut dire que j'ai du goût. Et puis, certains de mes fantasmes n'ont pas changé. Je rêve toujours d'un plan cul triangulaire dans la grange de mon grand-père. Ce qui prouve qu'une partie de mon cerveau est restée intacte. Et c'est sur cette partie que je vais miser, pour vivre des années de débauche amusée, sur le grill de Mark Ruffalo.