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Léa bouillonne. Ses yeux s'accrochent aux miens, puis retombent sur son burrito. Elle voudrait que je me prononce quant à la validité de son histoire d'amour. Mes certitudes sur ce sujet sont aussi ténues que mon savoir-faire en matière de guacamole. Je me dandine sur la chaise, honteuse de ne pas remplir un rôle.

Léa veut s'injecter ma sève, fusse-t-elle vénéneuse. En même temps qu'elle me flatte, cette fascination m’inquiète. Les années qui nous séparent m'ont rendues immature. Quand Léa va-t-elle ouvrir le tiroir vide ? Mes nids d'ombre la feront-elle fuir ? Devine-t-elle déjà, depuis l'observatoire où elle lorgne mon âme, les contours de ma vanité ? Oui Léa, en même temps que je ne fais attention à rien, je me regarde souvent dans le miroir.

Cette amitié naissante, d’emblée menacée par le déclin, forcerait au dépassement de soi. Mais je ne suis pas Kerouac.

Léa voudrait brûler. Ses yeux noirs avides me demandent d'allumer la braise. Mais celui qui met le cœur à feu libère autant qu'il aliène. Voilà la condition des grandes gueules pyromanes.

Je voudrais que nous ayons le même âge et que nous soyons amies. Les mentors déçoivent, c'est pour ça qu'ils existent.

Quand je la vois, je voudrais danser, ivre. Elle est chétive dans sa robe noire. Mais si farouchement déterminée. Avec une voix qui dit la vérité, depuis le début et jusqu'à la fin. Une voix qui susurre les inepties et les retards accumulés.

Je la vois faire, discrète, dans notre appartement de Brooklyn. Le contraire de mes amies habituelles qui bousculent les murs avec leur gouaille électrique. Léa sillonne silencieusement et questionne. A quoi ça sert ? Comment dit-on langue en anglais ?

Je lui raconte mes voyages. Elle me raconte les Beaux Arts.

Celui qui lui tient la main à Toulouse est un têtard. Pas parce qu'il est parti arroser sa virilité chez d'autres blondes, mais parce qu'il lui fait croire qu'elle ne le mérite pas. Obstruer l’horizon de Léa est plus coupable que de lui être infidèle. Le sait-elle ?

Je voudrais lui dire : pars dès que tu t'embourbes, garde les pieds bien légers, le renouvellement transcende, deviens toutes les femmes que tu veux être. Je dis simplement : attends de voir, la situation va se décanter d’elle-même. Existe-t-il de plus bel euphémisme pour dire mourir ? La transmission de l’expérience est un leurre.

Léa va aimer encore huit fois, follement, mollement, irréparablement. Chaque rencontre va la mener plus près d'un fantasme d'existence. Quand elle se sera noyée dans tous ces mirages, elle posera l'encre. Elle aura le regard sûr mais plus terne. Léa va faire pleurer et rire, Lea va démissionner, avorter, recommencer et douter encore. Il n'y a rien qu'elle puisse faire pour s'y préparer.

Les expériences sont des fossiles.

Crédit photo David Burdeny