La seule personne que je veuille absolument rendre fier est mon père. Il m’encourage à écrire. Quand il est parti vivre sur son île avec une femme inconnue et sa petite fille, il m’a dit que je trouverais là de l’inspiration pour mes livres.

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Je sais qu’il ne lit pas tous mes textes. La vie le presse et le lasse. Il préfère s’enfermer dans son atelier et peindre comme un damné.

Il se peint crucifié, les bras écartés.

Il me dit que c’est le sacrifice de la République espagnole. Alors je demande : pourquoi la République a ton visage papa ? Parce que je suis le fils d’un républicain espagnol exilé, mort loin de sa patrie vendue aux fils de fascistes. Il est intarissable. Le feu révolutionnaire brûle en lui. Et celui, plus diffus, de la vengeance du père. Je tuerais bien quelques franquistes pour lui plaire.

_Allo p’a, je suis dans la merde _ Elle a bon goût ?

Voilà un peu la prose qu’il me servirait si je l’appelais pour me plaindre.

Après m’avoir couverte de bienveillance comme une plante destinée à l’étude des effets bénéfiques du soleil sur la croissance, il m’a lâchée dans la nature. Hop, un coup de botte bien placé, dans les reins. Va, vis, deviens. Et depuis sa grotte, une prière silencieuse : deviens quelqu’un de bien. Fais de ton mieux. Regarde en face, jamais de haut.

Mais attends papa, attends espèce d’enfoiré de mammifère solitaire, je veux encore être ta ridicule petite appendice.

Je veux voler des pistoles dans ta bourse qui pue la vachette. Me pendre à tes bras et négocier des bonbecs. Des bonbecs que le bras maternel passerait illico au vide-ordure. Des bonbecs qui ont ça de bon qu’ils ont échappé au tribunal des gloutonneries. Notre petite transgression entendue, au fil des ans devenue ténue, mais gravée comme la marque de notre appartenance. Allez papa, on disait que tu faisais semblant de pas voir que je te prenais des sous. On disait que je pouvais dire aux méchants que tu leur casserais la gueule. Et que moi j’étais la reine la plus crâne de ton royaume.

Je veux te dire que le ciel est bien trop lourd, qu'il faut que tu le soulèves pour que je puisse passer, jouer à saute-mouton, te mettre des pichenettes sur le front. Et, surtout, rentrer dans les pièces en courant. Putain mais c'est moi papa, ce grand tronc mal assuré devant toi, c'est moi. Ta complice d'avant.

Celle qui faisait l'araignée dans ta main le matin en allant à l'école. Celle qui trainait le pied en montagne ou qui pressait le pas pour que tu la remarques.

Je voudrais ne pas être gênée de te prendre dans mes bras. Mieux, te sauter au cou. Te faire à bouffer des plats ratés pour qu'on se moque de moi, ensemble, et que tu me dises "t'es une conne de féministe comme ta mère". Je voudrais bien que tu reviennes.

Le temps appuie sur mes ailes et je n'ai plus l'immunité des cadets.

La seule personne que je veuille rendre fier est mon père.

Me laissera-t-il le temps de l'impressionner avec mon sac à dos dégommeur d'étapes ? Juste le temps de lui présenter ma famille pour qu'il la brasse, un peu, de ses bras de faiseur de monde.