Par Manille

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Lire La nostalgie du cowboy #3

Les autres autour de moi savent-ils qu’ils sont en train de mourir ? De flétrir lamentablement ? Guillaume dit qu’il n’est jamais aussi misanthrope que dans l’avion. Tout le monde sait l’horreur et la violence de la mort qui menace, pourtant tout le monde fait comme si de rien n'était. Les cons, ils se taisent au moment du décollage et de l’atterrissage, ce qui prouve qu’ils ont conscience de l’hérésie d’un vol en carcasse de fonte. Le reste du temps, ils sirotent du jus de cramberry, couillons, ravis de la crèche. L’hypnose générale. Tu vois ce qu’on est capable de se faire à l’esprit, tu vois ??

Après quoi Guillaume me dit à quel point le film de Louis Malle My Diner with Andre a bouleversé sa vie. Que nous sommes endormis par le ronron du confort de nos sociétés modernes qui lobotomisent les masses. Que pour se réveiller il faudrait passer par la transe et le froid. Pendant ses laïus, je calcule combien de fois j’aurais pu me faire secouer par Brando dans Last Tango si j’étais né en 1950.

Si l’on se baigne dans un lac, je ne mettrai pas le haut. Tant pis pour le puritanisme américain. Je veux bien me mettre au diapason, mais faudrait pas non plus perdre mon sel.

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Sedona est une claque de sable rouge. Une petite ville criarde au sommet d’une montagne sèche. Cela fait bien une heure que personne n’a prononcé un mot. Les déclinaisons de rose-orange se télescopent sur nos rétines. Les maisons, le sol, le versant de la montagne et le ciel ont viré au chatoyant. Un tableau de Braque. J’ai envie de crier une connerie. Mais Debussy et son Clair de lune prolonge notre badinage avec l’humilité.

Emeline a eu peur des serpents, quand on a stoppé la caisse près d’un point de vue. Elle m’a donné la main lorsque j’ai enjambé un tas de ronces avec ma robe noire. Elle est ma cavalière, aucun doute là-dessus. Nous prenons des photos des Canyons entre nos jambes. Le jeu de l’enfantement de montagnes est suffisamment travial pour nous faire décompresser. C’est oppressant de se sentir minable à la fin !

Sur le chemin qui nous ramène vers le camping, Anne-Sereine fait remarquer qu’un des champignons de terre tout fier et flanqué d’une auréole a le même air toc que Vegas. J’accueille avec plaisir cette analogie. Elle chasse ma confrontation au néant. C’est dingue, Anne-Sereine récite sur le même ton des morceaux lyriques et les impératifs d’approvisionnement.

Une fois la tente montée – je roule carrément des mécaniques – on file se ravitailler à Sedona. L’artisanat américain a l’intérêt d’une poutre. Chaque objet mériterait d’être classé dans le musée des merdes à la laideur parfaite. Je prends en photo une tortue en habit de country boy qui boit du vin.

Nous commandons, Emeline et moi, le même plat trop salé : une soupe à l’oignon. Je remarque qu’elle attend toujours que je choisisse pour choisir. Anne-Sereine, perdue dans sa salade, distille des anecdotes sur son voyage avec le mystère d’une joueuse de harpe. Il me semble que si j’avais passé un an sur les routes, j’aurais le débit d’un slameur sous cocaïne, la gourmandise d’une écolière et la bile couleur arc-en-ciel. Etouffe-t-elle sous le poids des souvenirs ?

Nous avons eu froid toute la nuit. Quand il sent venir le danger, mon esprit déploie ses ailes. J’ai mitraillé de questions sur la profondeur humaine : « Vous préférez être centenaire au côté d'Orlando le frère de Dalida ou vivre jusqu’à 38 ans avec Javier Bardem ? ».

Elles s’endorment. « Vous préférez manger de la soupe à l’oignon trop salée pendant dix ans ou être l’objet sexuel du pompiste de Williams town pendant une semaine ?». Après quelques secondes, elles gloussent. C’est un jeu qui demande un vrai effort de mise en situation.

Le pompiste de Williams nous a pris en photo la veille en train de faire les connes sur son truck rouge surdimensionné. Il disait « do sexy poses », à tout hasard, histoire de documenter sa masturbation de 22 heures. Aussi dégueulasse qu’Adrian Brody est classe. N’empêche qu’il a été cool, il m’a rendu mon portefeuille que j’avais oublié à la place du mort.

Emeline, pas farouche, fait primer le pompiste sur la soupe. Elle lâche une insulte à l'encontre de ce phénomène de virilité, entre ses lèvres lipues qui dépassent du sac de couchage.

Quand le froid s’installe sur toi, le salaud, il te tient. Plus moyen de se réchauffer, même en faisant la cuillère avec Emeline. Cette fille est un sale mutant. Sa peau, un thermos.

Nous avons emprunté des couvertures dans l’avion. Les bouts de serviette en polyester chinois ne servent à rien. Un tas de merde. Je vais écrire un courriel chiadé à American Airlines dès demain. Pouvez pas vous fendre d’un coton épais bande de rats ?

Sur le coup des 3 heures, je vais dans la voiture et regarde les étoiles. Les pins de Coconino National Forest s’invitent dans la galaxie. Si je n’avais pas vu un furet blanc furtif deux minutes plus tôt, je serais mystique. Je me raconterais « Ouah, chaque étoile est un soleil, chaque soleil fait vivre des planètes… ».

Au lieu de cela, je m’amuse avec la ficelle de mon tampon. Emeline cogne à la vitre.

_Connasse, j’ai failli avaler ma langue _Bouge dans la tente, on va se serrer davantage _C’est ça, profite du froid pour me tripoter