Par Tatiana Kowalski

Le jeu de déduction Qui est-ce ? s'avère être une énième annonce prophétique, finement flagrante et pédagogique, de l'inéluctable fatalité de nos programmations sociales.

En m'arrêtant sur la boîte du Qui est-ce ? mon attention est retenue par un logo certifiant que le présent jeu est un "générateur de hasard."

Le calcul est d'une facilité déroutante. Il y a 24 personnages dont 16 hommes et, 8 femmes. L'équation est vite résolue : il y a deux fois plus d'hommes que de femmes.

Aussitôt la carte du personnage tirée, notre humble et pourtant si cruel sort, est jeté. Du haut des abîmes du déterminisme originel, si par malheur, vous prenez une carte marquée du sceau funeste de la femelle, sachez que vous allez tout bonnement perdre la partie.

Capture d’écran 2013-07-29 à 14.27.15 Herman, 47 ans, célibataire, Chantilly. Quand ce foutu hasard vous refile une tête d'ogive surmontée d'oreilles décollées, on a bien du mal à imaginer de quoi sera fait le destin. Dans la cour de récré, on lui parlait déjà de faire la doublure de Sinok dans les Goonies. A 47 ans, n'ayant jamais trempé son biscuit, il cherche à travers cette apparition dans Qui est-ce ? à se dégoter une pimprenelle pas-trop-regardante pour lui cuisiner un tiramisu.

Vous allez nécessairement perdre, parce que la première question que l'on pose au Qui est-ce ? - et ce n'est pas écrit dans la règle, ce qui réaffirme le caractère vicié de notre affaire d'incrustation mentale - concerne le sexe.

Mettons que vous soyez une femme.

Après cette question, dès le premier tour du jeu, vous vous retrouvez à jouer-survivre avec sept pauvres cartes. Non pas huit, sept, parce que l'on a bien sûr retiré la vôtre du lot.

Capture d’écran 2013-07-29 à 15.31.10 Katrin, 32 ans, plus pour longtemps en couple, Paris. Attachée de presse pour un traiteur spécialisé dans l'oeuf-mimosa, Katrin s'ennuie. Elle ne trouve plus le sommeil dès qu'elle pense trop à son boulot. En faisant cette école de communication, elle pensait qu'elle pourrait facilement passer sous le bureau d'un pontife d'une chaîne de télé privée. Au lieu de présenter la météo habillée des dernières tendances, Katrin se retrouve à charger des saucissons surgelés dans sa Safrane, pour aller les mettre dans les frigos de ses clients qui n'ont toujours pas lu son communiqué de presse.

Comment remédier à ces automatismes divinement inculqués ?

Décider de changer les questions ? Inchangées depuis 79, éternellement latentes, jamais conscientes.

Pourquoi ne pas nous intéresser au fait que presque tous les personnages de Qui est-ce ? regardent, tantôt nerveux, tantôt inquiets, vers la gauche ? Personne ne s'est jamais demandé ce qu'ils pouvaient mater, comme ça ? Est-ce parce que quelqu'un les surveille, arme au poing ? Est-ce parce que la gêne s'est emparée de leur raison ? Que l'inquiétude fait place à la panique ? Est-ce la solitude intolérable qui s'est logée dans ce nerf, contre la tempe, et qui ne cesse de battre frénétiquement ?

Capture d’écran 2013-07-29 à 14.19.53 Eric, 29 ans, en instance de divorce, Cucq. Après un BEP sanitaire, Eric s'est marié avec une boulonnaise du nom de Samantha. Eric l'a larguée. Il a compris que Samantha en pinçait pour son infirme de cousin, Frank, dont la pension d'invalidité pour ses deux moignons, assure un revenu minimum et un niveau de vie stable. Sans le sous et désireux de fuir son faux départ existentiel, Eric a rappelé son pote Bernard-la-bonne-combine, qui lui permettra peut-être de mettre les voiles.

Que pouvons-nous dire des trop rares, comme Max ou Daniel, qui osent vous regarder bien en face, de leurs mirettes en carton filigrané ?

Posons des questions à ceux qui portent leurs gueules de chiens de la casse piqués au speed. Comme ce brave Herman.

Capture d’écran 2013-07-26 à 23.58.06 Anne, 72 ans, veuve, en relation libre, Biarritz. Elue super mamie d'Aquitaine en 2007, Anne ne laisse pas le temps la ronger, elle a réalisé l'automne dernier son grand rêve de gamine : faire le tour de la Corse en Crocs. Après sa retraite et la mort du mari qu'elle n'a jamais aimé, elle s'est passionnée pour le remplumage des coussins de fauteuils en pin des Landes. Aujourd'hui, elle prend des cours de surf avec Andy, le prof canon du centre nautique de Biarritz, qui lui caresse les tétons fripés à l'occasion.

Interrogeons les regards vénaux de la moitié des minettes qui roucoulent sur le plateau. Comme cette pimpée d'Isabelle qui vous pénètre de ses yeux de biche, la bouche en coeur.

Après tout, il faudrait aussi sonder l'air vil et sournois gravé sur les ganaches de Bernard et Eric, revendeurs de sommiers en bois recomposé sur la criée de Boulogne.

Capture d’écran 2013-07-29 à 15.37.54 Victor, 54 ans, marié, sans enfant, Strasbourg. Poseur de couvertures plastifiées dans la bibliothèque de sa ville, fervent défenseur de la crinoline du XIXème, membre du Théâtre de la vérole d'Amsterdam, collectionneur de plumes de paons canadiens… Selon Victor, l'amour pour la vie se compte au nombre de nos passions. La seule chose qu'il ne parvient toujours pas à comprendre : sa femme. Agnès, 26 ans, originaire de Créteil, n'a qu'une seule idée en tête : l'infarctus qui guette son troisième mari hyperactif.

Pourquoi ne se penche-t-on pas davantage sur les cernes creusés par le temps qui râpe l'âme et le coeur ? Sur les barbes, les coiffures et les allures soignées, flattées par la légitimité d'un unique type d'apparence ? Sur les nez rougis par le siphon et par le vent iodé qui pique aux narines ? Sur les clins d'oeil fourbes qu'on adresse à notre double dans le clair-obscur ? Sur les tics nerveux qui saillent sous la peau, quand les effets des substituts au réel se dissipent ? Sur les sourires crispés des êtres qui se mentent en répétant que l'enfer, c'est les autres, alors qu'il gît en eux ?

La vie n'est-elle vraiment qu'une partie hasardeuse de Qui est-ce ?