Par Manille

Lire La nostalgie du cowboy #1

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Lire la nostalgie du cowboy #4

Nous faisons la queue devant l’entrée du parc naturel de Slide Rock, les cernes en vide-poches. Dans la voiture bien sûr, faudrait pas marcher. Il y a un point d’eau à l’intérieur. Nous sommes venues pour ça. La brochure vend de la cascade torrentielle, du toboggan naturel taillé dans la pierre. Il fait une chaleur massue.

Pour la première fois, je suis estampillée « tourisme de plein air ». Surtout que j’ai enfilé un short camouflage. Si j’étais avec un homme - allez disons Clément, le toulousain qui en plus de trotter dans ma tête sans payer de loyer, s’est installé un snack-bar dans la zone rêves de clochette -, on filerait en moto vers des lieux plus reculés en faisant un doigt aux Toyotas sans coffre. Mais je suis avec les filles et on s’est badigeonné de crème solaire. Sunscreen lotion, 2.99 dollars au Wallmart.

Herman Dune murmure des choses sur Rockaway Beach. Deux ans que j’habite dans la grande pomme vaniteuse que tout le monde veut se taper. Coté underground bien sûr, à Brooklyn. Deux ans que je fais un ramdam pas possible pour joindre les deux bouts et du gringue aux commerçants de Manhattan Avenue, Greenpoint, pour qu’ils m'octroient les faveurs d'une locale.

Il y a Sal, le vendeur de pizza sicilien à qui je remets tous les mois le loyer en cash. Il tire la gueule sur la base d’un tiers-temps. Un œil sur son four, l’autre sur mon cul. Il y a la polish vendeuse de bijoux qui ne veut pas soigner sa tumeur au cerveau parce que c’est trop cher. Parfois, elle m’appelle, je descends. Elle me demande si je déplace des meubles. Je dis que non, j’écris à mon bureau. Et je reste avec elle à attendre les inexistants bruits de meubles. Là-dessus, elle part dans l’arrière-boutique chercher ses photos de voyages. Et je suis coincée pour une heure devant le defilé de maillots de bain exotiques de sa belle-fille obèse. Je lui achète régulièrement des fleurs parce qu’elle est polonaise, et que les polonais ont beaucoup morflé.

Il y a les blacos de chez T-Mobile sur Meserole Street qui virent au blanc dès que je passe l’entrée. Ils savent que je vais encore gueuler parce que mon forfait est mort prématurément. Je fais semblant de pas bien comprendre que ça me coûte du fric quand on m’appelle de l’étranger. Ils font semblant de pas tout à fait m’enculer sur les tarifs.

Il y a surtout l’égyptien qui vent du matériel hifi des années 90. Emeline dit que c’est un voleur. Implicitement, elle fait valoir qu’en tant qu’algérienne à 50 %, elle connait le monde arabe. Et se défend ainsi par ses origines de toute intention raciste.

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Moi, l’égyptien, je l’aime bien. Principalement pour ses efforts de coquetterie : un toupet noir vissé sur une tête aride et des lunettes de Derrick. Je squattais dans son magasin pendant la révolution égyptienne en février. On regardait les news à la télé. Dis-leur en France, la journaliste, que ça couvait depuis 30 ans. Que je l’avais prédis, moi le vendeur de grille-pains de Manhattan Avenue, Greenpoint. J’osais pas avouer que j’avais rien publié depuis six mois.

Nous avons trouvé un autre camp pour la nuit. Il fera moins froid parce que c’est la steppe, mais le vent tabasse. Un bel échantillon de touristes danois s'étale sur le spot d’à côté, le type aryen, mais pas chiens niveau matos. Ils nous prêtent leur marteau. J’ai acheté un pack de six bières pour ce soir devant le coucher du soleil.

Nous n’avons pas fait long feu au village du Grand Canyon. Une farandole de français se posait de violentes questions existentielles. Où t’as mis la batterie de l’appareil Thierry ? T’es à contre-jour Michel, on voit pas ta tête ronde contraster avec le bleu du ciel.

J’ai supplié les meufs pour qu’on zape cette étape. Emeline conduit à fond sur Captain Biffheart. J’ai envie de bouffer un taureau. Direction Monument Valley. La cabane de Lucky Luck. Clop au bec et profils baissés de vieux baroudeurs désargentés.

Du coup, on aura certainement le temps d’aller à Taos, dans le Nouveau Mexique. Cette ville attise mes fantasmes. J’ai l’impression que je vais y déterrer un vieux Graal oublié, le dépoussiérer, lui demander d’exaucer mes 2 vœux les plus chers : la suprématie féminine et une Honda C70 cub.