Par Manille

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Anne-Sereine dort paisiblement. Hier soir, quand j’ai lu avec gravité les premières pages de mon cahier, notamment le beau passage où je balance qu’elle a les jambes qui dessinent l’espoir, elle n’a pas moufté. Ses silences sont comme des renoncements.

Emeline, elle, offre généreusement des tranches de vie, qu'on découpe autour du tableau de bord.

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Je pense à mon frère et mon grand-père. Aujourd’hui, c’est leur anniversaire. Ils ne se sont pas vus depuis huit ans. J’ai décidé il y a six mois de faire la paix avec notre aïeul des Pyrénées. Il a abandonné ma mère, battu ses enfants, renié ses petits enfants. Mais il a fait trois guerres l’orphelin trieur de souris. A côté, Cosette est la Bill Gates de l’enfance heureuse.

Mon frère tisse sa toile dans un Paris intellectuel. Il voudrait avoir le charme détaché des penseurs du siècle. Mais quand le jour se cache, il veille à ce que les joints de sa machine à laver isolent. Je l’aime ce révolté au souffle court, parce qu’on a mangé le même pot-au-feu et que je connais la couleur de ses échecs.

Mais nous communiquons peu. Je voudrais le prévenir que la pompe de sa rationalité va bientôt être à court de flotte.

Il a eu un fils, le roi Arthur. Je pense aux voyages qu’Arthur et moi ferons quand il sera en âge d’envoyer chier l’autorité.

Emeline rit nerveusement. Nous avons le Freddy de la road 66 au cul. Une caravane obstruait notre horizon. Emeline a fait rugir sa tong sur l’accélérateur de la Mustang et j’ai sorti ma tignasse sèche pour lui faire un fuck des familles. Depuis, Freddy veut en découdre. Appels de phare et coups de klaxon. L’exaltation en voiture prend vite des allures de démence.

Nous avons passé plusieurs Motels délabrés. Avec voitures de golf rouillées pour personnel fantôme. Les montagnes, complices aguicheuses, font des cascades derrière le béton chaud de ces immondes lieux de repos au prix exorbitant. On est encore bonnes pour les cailloux et la tente.

Johnny Cash est élu chanteur du séjour. I’m going to California to put some sand in my shoes and wash my New York blues.

Nous entrons dans Monument Valley. L’estomac au sternum. J’envoie Bonny and Clyde, les filles font clap clap.

Une carte postale de la fin du monde, passée au filtre jaunissant. Une plongée dans Saturne, avec cowboys et indiens.

Comme dans les films de coureurs de bars texans, la voiture laisse derrière elle une traînée de poussière.

Dans notre film, personne n’a de repose-guns et de Stentson en velours. Les boites de tampons vides obstruent la plage arrière.

Ici aussi, les amérindiens vendent des conneries de colliers bariolés. Le folklore aux US est un énorme burger, reproductible à l’infini. J’essaye de prendre en photo une vendeuse. Elle me fait signe que non et montre son enfant. Quoi, on vend les plumes et pas l’oiseau, c’est ça ? Le commerce du pittoresque c’est un tout ma chère, offrez donc votre progéniture à l'actionnaire de votre patrimoine. Je viens de loin constater mon avancée civilisationnelle.

Emeline se colle de la crème antiseptique au derrière. Irritations de transhumance. Un chien errant la mate sévère. Elle a volé du savon sec dans le seul hôtel qui regarde la Monument Valley. Nous nous changeons sur le parking. Je me nettoie le torse avec le gel pour les mains.

Un mexicain vient nous vendre une randonnée à cheval pour le lendemain. Sérieux ? On te donne pas l’impression d’être serrées niveau budget ? On se collerait bien une échappée au galop sur le dos de tes purs sangs, mais va falloir hypothéquer sur le budget carambars. En plus, on a une leçon de piano demain, avec David Bowie. Une prochaine fois Diego, mais change rien, stay the same.

Nous baptisons le chien errant Bisou, la voiture Doug et la glacière Jesse James. Emeline pleure quand nous partons parce que Bisou nous suit. Je sais que ses larmes sont réelles, c'est bien cela qui m'inquiète. Quand on rentrera à New York, il faudra absolument que je lui cause des larmes de Bisou.

Cela fait trois jours qu’on ne s’est pas lavées. Princesses du désert. La tente est plantée au bord d’une falaise. Le camp est sombre et un panneau précise Beware of snakes, ants, spiders and scorpios.  Après tous ces panneaux d’interdiction de stationner, boire, fumer ou respirer, cette douce attention portée à notre résistance vénéneuse va droit au cœur.

Nous en sommes arrivées à hiérarchiser, avec la même attention qu’un collectionneur de dents de requin, les dispensaires de fast-food. Au pays des propagateurs de salmonellose, voici le classement des gagnants : 1) Wendys – haut la main –, 2) Fatburger (attention néanmoins au piège qu’est le fat burger au chili), 3) Burger King (sans surprise), 4) Mac Do, le loser. Ah oui, aux USA, Mac do, c’est pour les clodos. Les français, qui ont la fâcheuse tendance de détourner la culture américaine, se plantent grave à propos du pedigree de Ronald McDonald.