Par Manille

Dimanche 24 juillet 2011

Une autre nuit sur le bitume. Les cailloux construisent un bowling dans le bas de mon dos. La terra cota s’est invitée dans notre couche. J’ai l’air bronzé, mais c’est de la crasse.

Le sac de couchage que j’ai volé par inadvertance la veille à une horrible grande chaîne capitaliste est adapté à un corps de 12 ans. J’ai la graisse qui dépasse du sac, exigeant le droit d’exil. J’ai surtout mal à la gorge, comme si j’avais avalé un car de renards.

A 6 heures le réveil d’Emeline sonne. Elle me secoue. Le soleil se lève sur Monument Valley et sur nos têtes hirsutes. Trois crânes courbaturés surplombent l’infini. Deux vanités se font face.

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Même les Michels derrière, parqués dans leur BM tout terrain, n’ont pas une vue aussi imprenable. Nous devrions ouvrir un bar à frites ici et vendre nos restes de médocs aux touristes.

A San Juan, autour de pancakes spongieux, nous décidons de ne pas aller à Taos. Je ne leur dis pas, mais ça me pince le cœur. Je me passe de l'eau sur le visage aux toilettes. La route est bien trop longue, Anna. Au moins dix heures sans garantie de dormir au chaud. Oui mais Taos, quand même. Ben t'avait dit d'aller y acheter des cartes de tarot et un dessin de cowboy signé Doug Remblas.

Nous optons pour Farmington, plus près de l’autoroute. Ensuite, direction les ruines aztèques de Nat-Mon. Nous passons la Valley of the Gods en écoutant Austra. Emeline hurle "bonjour les filles" en poussant le volume de sa chanson préférée : Lose it. Il est 9 heures, nous roulons depuis 2 heures.

Anne-Sereine accélère et lâche le volant en agitant les mains.

_Je vous rappelle que je suis face pare-brise, sans ceinture et probablement enceinte
Emeline exulte. _Bah justement, on révise les fondamentaux de l’avortement

Depuis que j’ai avorté, c’est une vanne classique. Ça et la gale que j’ai chopée lors d’un voyage sensoriel dans le sud de la France. Dans un moment, je la chambrerai sur le cubain multirécidiviste qui a volé la moustache de Clark Gable et son hymen, plus généralement sur son tableau de chasse légendaire, avant d’embrayer sur ses improbables coups de soleils labiaux. La magnificence de la médiocrité, un plaisir d’anciens prolos. Vous ne pouvez pas comprendre.

Ce qui me fascine, c’est qu’après le grabuge, Emeline tchatche le riverain. Nous venons de dire à l’autorité de sureté du parc de Navajo que j’ai 12 ans, afin de bénéficier du tarif enfant. La femme daigne jeter un coup d’œil rapide à l’arrière de la voiture où mon grand corps au flétrissement bien entamé se tient. Elle fait signe que non, faces de blancs, vous ne passerez pas la barrière. Emeline, ravie, dit au sphinx de Navajo que ça valait le coup d’essayer. Elle attend même son avis sur ce dernier fait, elle la voudrait complice de notre coup contre sa communauté lésée. Ça valait le coup d’essayer, n’est-ce pas ? N'est-ce pas ? N'est-ce pas ? Je mate mes orteils.

I work so hard and for what?

Il a failli nous arriver des bricoles. Sur la Highway 160 en direction de Page, Emeline a voulu doubler dans un virage. Elle avait bu huit cafés. On lui a gueulé de se rabattre, qu’elle n’avait pas la place. Elle insistait. Le moteur hurlait. Anne Sereine a matraqué sa placidité : « Merde Emeline, range-toi putain ».

Elle s’est arrêtée sur le bas côté, sonnée. Elle a repris ses esprits. Puis, a commencé à s’excuser d’une manière lancinante. Pardon, pardon, pardon. Pardon les filles. Encore pardon. En nous touchant le bras. J’étais à l’arrière de la caisse, la portière ouverte en train de m’arroser les pieds. Même de ça je m’en fous. Je me demande quand est-ce que je vais enfin me réveiller.

Anne-Sereine a pris le volant. J’ai remis mes chaussures.

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