Par Anna Rios-Bordes

Difficile de filmer les caprices du désir. Encore plus quand celui-ci se perd. Avec Jeune et Jolie, François Ozon ne parvient pas à émouvoir. Le sujet promettait pourtant de vives réactions : la prostitution volontaire et tenace d'une jeune bourgeoise de 17 ans.

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En quatre saisons, Isabelle fera l'apprentissage de la commercialisation de son corps. La question de l'origine du désir de prostitution d'Isabelle est approchée dans une brève première partie, consacrée à la perte de sa virginité. Les raisons de son choix intéressent visiblement peu Ozon. Reste alors la piste de la personnalité d'Isabelle. La quête identitaire et le sexe : que va apprendre l'héroïne sur elle-même et les autres à travers l'aliénation ? Là encore, Ozon n'émet pas d'avis. Pas de compassion, pas de jugement.

Isabelle est un mystère pour elle-même, et pour le spectateur, privé d'empathie et donc de curiosité.

Seule la relation entre Isabelle et son frère existe, par sa subtile perversité. D'ailleurs, la beauté du filmage transparaît à ces occasions : la lumière entre, les reflets s'imposent comme miroirs de multiples personnalités, les enfants deviennent d'oniriques maîtres et esclaves.

En refusant tout point de vue théorique et formel, Ozon passe à côté de son film.

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Si la chaleur froide de l'oisive Séverine (Catherine Deneuve) dans Belle de Jour évoquait une fragilité universelle, Isabelle campe une adolescente opiniâtre, partagée entre amour et détestation de soi. Bunuel suggérait la découverte sexuelle par la rythmique de plans langoureux puis secs, grâce à une caméra caressante. Le formalisme d'Ozon, plus univoque, sert la vision tranchée de son héroïne. Les scènes de sexe sont filmées sans conviction, sûrement pour souligner leur aspect programmé.

A contrario, le jeu des acteurs est gonflé, sur fond de paysage social convenu : Géraldine Pailhas, en mère bourgeoise outrée, Charlotte Rampling momifiée par une vision caricaturale de l'élégance des aînés, Marine Vacht, belle à baver… La perfection physique comme forme de frigidité ?

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Le personnage incarné par Frédéric Pierrot - témoin dépassé par l'éveil sexuel des enfants de sa compagne - offrait un bon potentiel comique. Mais là encore, Ozon est timide. Et le second degré (élixir de Dans La Maison), qui aurait sauvé les scènes grotesques du Pont des arts et de la rédemption finale du personnage principal, lui échappe.

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Le désir adolescent, féminin et hétérosexuel semble étranger au réalisateur de Swimming Pool. Si de curieuses ondes sensuelles circulaient dans Gouttes d'eau sur pierres brûlantes, Huit femmes, Sous le sable ou 5x2, elles se sont taries dans Jeune et jolie. Est-ce à dire que François Ozon aurait mieux fait de filmer ce qu'il connaît du désir ?

Sans remettre en cause l'imagination sensuelle du créateur, rappelons que le regard du cinéaste n'est jamais mieux guidé que par son propre désir. Quand la fascination pour l'autre, cet inconnu-connu, transcende les émotions.