Par Manille

Four Corners. Superficialité.

C’est la douche froide dont nous avions besoin après Monument Valley.

Anne-Sereine achète une flèche à un Native, pour son frère. Le type la lime devant nous, la signe avec de l’encre noire et la glisse précautionneusement dans un carton. Cette flèche indienne va atterrir dans la chambre de Marc, 14 ans, huitième de seconde B. Marc, jure-nous que tu ne parleras pas fort les soirs où aviné dans les rues, tu feras peur aux filles.

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Fini le temps héroïque où la flèche rugissait dans le sang. Le façonnage nous absorbe. La fatigue doit certainement influencer notre perception du rare.

Je m'achète un pendentif en forme d’aigle. Patriotique, ou rock’n roll, selon l'usage. J’hésite devant une bague tête de mort. C’est "too much", objecte Emeline.

Anne-Sereine se livre peu à peu. Elle parle de son flirt en Australie. Nous lui tombons dessus comme des prédateurs : il était bon au pieu ? Emeline et moi ne connaissons plus la pudeur. Elle a taillé la route avec une blonde aguicheuse : l’estime.

Nous réapprenons dans les trémolos de la voix d’Anne-Sereine la saveur de la retenue. A force de se donner à dévorer, qui voudra de nos carcasses ?

Il fait 45 degrés. Emeline se poste au milieu de la place de Four Corners. Littéralement les pieds au croisement de quatre états. Je ne sais plus si je rêve. Elle entonne le générique de Magnum, sans se démonter. Un banc de touristes japonais la prend en photo. Elle chante plus fort et ferme les yeux. Elle lève au ciel la boîte contenant les cendres du chien Filou. Je lui fais signe que je suis là, témoin ému et nauséeux de sa commémoration ratée. Anne-Sereine est aux toilettes. Emeline balance les cendres en l’air. Un paquet de sable humide lui tombe sur le pied. Elle ruisselle. Son t-shirt fait des auréoles.

La commémoration de Filou aura duré deux minutes. Je la prends par l'épaule : "c'est bon, on a fait ce qu'on devait faire".

Je suis exténuée. Je voudrais pleurer sur Florence and the Machine. Nous roulons, toujours.

Nous découvrons le sentiment étrange de la lassitude de la beauté. Je suis un poisson qu’on a trempé dans la panure et qui attend d’être saisi par le feu. Je vois les corps des gens que j'ai connus danser. Je ne sais plus comment, mais ils sont liés à moi. Je pense à Sophie, à sa générosité qui résiste au poids de l’angoisse : laisser le portable allumé la nuit, au cas où il y aurait une urgence.

Nous arrivons à Page après minuit. Plus une chambre. La tension s’étire. Nous faisons quinze motels. Personne ne veut de nous. L’intégralité des connards en voyage dans la région se sont donnés rendez-vous ce soir, à Page. Je maudis Simon-l’ami-baroudeur qui nous a recommandé cette ville.

Nous craquons et prenons une chambre dans un hotêl cossu. Douze heures au paradis. Je prends deux bains, m’asperge de produits, et laisse les serviettes immaculées traîner par terre dans la salle de bain. Je fais une danse aux filles : "la machine à zouker" en string, de dos, façon sumo vener. Je réserve ce show aux grandes occasions. Cette parcimonie trouve sa récompense dans l’extase d'un public avide.

Emeline pleure de s’être séparée des cendres de Filou. Je la console en lui montrant les photos de la libération des cendres au pays des peaux rouges. Filou dans ce lieu abominable au cœur de la supercherie, j'en chialerais aussi.

Derrière la fumée, sur la photo, deux japonais font un signe peace and love. Emeline, réconfortée, sourit. Elle plaide pour l’authenticité du mauvais goût.

Nous sortons nous perdre dans les rayons du supermarché en face de l’hôtel. Une famille américaine se prépare pour un ouragan.

Ils jettent dans leur cadi ce qui permettra à leurs poussins obèses de tenir le siège : chips, salsa, Oréos, cookies, peanut butter.

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