Zed Stardust

Comme ont pu le dire avant moi Reiser ou Gérard Jugnot, on vit une époque formidable. Sérieusement, chaque jour est une opportunité de défrichage musical, une offre sans cesse renouvelée d'artistes oubliés, de musiciens du bout du monde et de chansons mirifiques qui occupent l'écran et usent les enceintes.

Pourtant, malgré les centaines d'heures passées à fouiner des blogs mal foutus garnis de raretés, des sites spécialisés qui ouvrent les portes du grand frisson autant que celles de la déception, je me demande encore comment j'ai pu passer à côté de Goat l'année dernière. Et comme s'il y avait une leçon à vous délivrer, c'est mon disquaire, chevalier du bon goût, diplomate de l'ouverture d'esprit, qui a réparé cette injustice avec ce propos laconique : "T'as raté le disque de l'année 2012. Rattrape toi". Don't acte.

IllustrationGoat3

Bon, avant d'aller plus loin, j'aimerais qu'on m'explique comment certains groupes choisissent leur nom, et comment un groupe avec un patronyme aussi moisi que "Goat" (chèvre, pour ceux qui ont oublié leur anglais) arrive à sortir pareille explosion sonore.

Ces gens portent des masques étranges, comme Michael Myers dans Halloween ou le mec louche qui chope Laura Branigan dans le clip de "Self Control". Ils viennent de Korpilombolo, en Suède, une ville au passé prétendument chargée de vaudou et de mauvais mojo. Et s'ils affirment avoir joué de la musique au cours des "30 ou 40 dernières années", il aura néanmoins fallu attendre 2012 pour entendre leur premier LP, "World Music". Et ça valait le coup.

Enfin un groupe qui prend le parti d'envoyer paître les artifices de production, les normes d'écriture et les conventions structurelles. Débarrassé de toute la rigidité lisse qui nous ennuie, tirant avantage de ses imperfections, Goat expire une musique qui déborde, qui transpire. Fluctuante, vibrante, elle évacue une inventivité débridée, nourrie d'influences variées dont le groupe a tiré l'essence, la raison d'être plus que la tradition formelle.

Entre instrumentations imprévisibles, chevauchées fantastiques et psychédélisme martial, dix titres à la densité peu commune s'écoulent comme une respiration haletante. Des titres envoyés comme ils viennent, imprégnés de chair et tâchés de sang, sauvages et vierges de toute réflexion inutile.

Goat

Alors bien sûr, certains instants souffrent de ce trop-plein de spontanéité, notamment avec un ou deux solos de guitare mal gaulés, mais c'est surtout un gage d'honnêteté supplémentaire. Et qui s'en soucie après avoir eu le corps chamboulé par cette orgie suante et organique ?

Goat emmerde les ritournelles cliniques, celles tout juste bonnes à illustrer des séries pourries. Goat enfonce tous les groupes de rock qui ont la distorsion polie. C'est bon pour les oreilles, ça nettoie la cervelle et ça fluidifie le sang. C'est comme "se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel", comme dirait le poète.

Le titre qui dépote :
"Let it Bleed", qui annonce dès son riff de départ ses bonnes intentions, sans arrêter de gagner en consistance et de prendre de l'ampleur.
L'instant frisson :
A partir de 1:06 sur "Golden Dawn", brrrrrrrrrr.
Le délice pour derviche :
"Det Som Aldrig Förändras/Diarabi", presque huit minute pour tourner sur soi-même et chercher la transe.