#LesGens

Par Zed Stardust
"Si le public est en état de mort cérébrale, peut-on encore parler de spectacle vivant ?"

Béni soit aujourd'hui, j'ai décidé d'être un hater. Un mec avec une haine qui postillonne, une rage qui exsude à s'en faire péter les vaisseaux sanguins.

Mais contrairement à la masse informe du microcosme de la colère unilatérale, je veux apporter du raffinement, de la justification, de l'élégance, de la bonne foi, et la mesure nécessaire pour savoir s'arrêter à temps : j'aurai le ressentiment éphémère (une fois par mois, grand max).

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Parce qu'il est évident que certaines choses doivent être dites, qu'il faut réveiller les esprits et évoquer les aspects insupportables d'une part considérable de nos contemporains. Ceux qui ont oublié qu'ils étaient de chair et de sang, ceux qui s'acharnent à devenir des boulets désincarnés, ceux que l'immense Frank Zappa - paix à son âme - appelait les Plastic People. Les gens en plastique. Et comme, par définition, ils n'ont pas conscience d'en être, je vais courageusement prendre position et devenir par ces lignes un authentique lanceur d'alertes, un Edward Snowden du dialogue entre les hommes, une Delphine Batho agissant pour l'élévation du rapport à l'autre.

Car l'heure est grave pour tous ceux qui sentent leur cœur s’accélérer à l'achat d'un billet de concert, et qui ont le souffle court lorsqu'ils franchissent les portes de leurs lieux de culte musicaux. L'heure est grave pour les mélomanes insatiables, qui n'ont jamais eu autant d'occasion d'assister à des concerts mémorables, mais qui n'ont également jamais eu autant de gens pour venir les gâcher.

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J'essaie vraiment de ne pas prêter attention aux inopportuns. Vraiment. J'ai pris l'habitude de ne pas écouter les conversations auxquelles je n'ai pas été invité. Étrangement, dès qu'un concert commence, j'entends très distinctement n'importe quel abruti délivrer sa brillante analyse politique, du beauf aux relents fascistes, au catastrophiste économique. De bonne composition, je me déplace, bien éclairé par les pistes téléphoniques tracées par le public (balisage lumineux de SMS ennuyeux composés par des silhouettes atrophiées qui ont payé pour oublier de s'intéresser à ce qui se passe). Jusqu'à ce que la-chanson-qui-passe-à-la-radio se fasse entendre, suscitant hurlements mal maîtrisés et levers de bras. Et tellement d'écrans qui enregistrent le moment qu'on ne voit plus la scène. Youpi !

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Sérieusement, au-delà du fait que ces gens préfèrent garnir leur disque dur plutôt que d'entretenir leur mémoire, se rendent-ils compte qu'ils se coupent du concert autant qu'ils empêchent les autres d'en profiter pleinement ? Comment en arrive-t-on à aller voir un artiste qu'on aime, entouré par des gens qui aiment le même artiste, et à installer la distance de l'écran, cette vision neutre, pixelisée, cette suite de 0 et 1 au son dégueulasse ?

La notion de spectacle vivant a-t-elle encore un sens ? Un concert, c'est pas supposé être la rencontre, le dialogue entre des musiciens et leur public ? Quand quelques mous du bulbe empêchent ce dialogue de s'installer, ça devient quoi ? L'éloge de la passivité ? Cette attitude rassemble tout ce qui débecte celui qui est venu littéralement vivre un spectacle, et tout ce qui donne envie aux musiciens de se casser au plus vite sans donner le meilleur d'eux-mêmes. Tout le monde est perdant.

Et ça me gonfle par tous les pores, ça circule dans chaque veine, ça fait vieillir mon système nerveux et ça me brouille l'écoute. Je vais donc m'adresser à toi, oui, toi, le crétin insipide dont on entend les propos merdeux, toi le quidam confondant de banalité qui hurle avec la meute dès qu'il reconnaît trois notes mais qui tire la gueule le reste du temps, toi le pantin téléphonique qui gesticule pour des cadrages ridicules, et au passage, toi l'enclume bourrée qui te sens obligée de souffler à chaque morceau que le groupe était meilleur avant ; sache qu'à chaque fois que j'assiste à tes attitudes de pisse-froid sans âme, des images de violence me remplissent la cervelle, de celles qui sont indicibles, de celles qui démembrent et torturent, de celles qui consument les sensibles et électrisent les sadiques, de celles qui se réinventent continuellement entre l'intelligence de la douleur et la sauvagerie la plus brutale.

Et tu sauras qu'il m'a fallu retenir les enseignements du Bouddha pour réprimer mon envie de citer Ezekiel 25:17 :

"La marche des vertueux est semée d'obstacles que sont les entreprises égoïstes. J'abattrai donc le bras d'une terrible colère, d'une vengeance furieuse et effrayante sur les hordes impies".

Mais calmons-nous. Je sais que les lecteurs de People Are Strange ne sont pas concernés. Mais j'espère qu'ils te passeront le message.